‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 191 sur 1284 · DON GARCIE DE NAVARRE, ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

DON GARCIE DE NAVARRE, ACTE I, SCÈNE I

D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus.

DONE ELVinE.

Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle Qui m'apprit que don Sylve était un infidèle, Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannisé Contre elles à présent se voit autorisé; Qu'il en peut justement combattre les hommages. Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages. Mais enfin quelle joie en peut prendre ce cœur, Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur ? Si d'un prince jaloux l'éternelle faiblesse Reçoit indignement les soins de ma tendresse. Et semble préparer, dans mon juste courroux. Un éclat à briser tout commerce entre nous?

ELISE

Jlais si de votre bouche il n'a point su sa gloire , Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire ? Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux L'autorise-t-il pas à douter de vos vœux ?

DONE ELVIBE.

Non , non , de cette sombre et lâche jalousie Rien ne peut excuser l'étrange frénésie, Et par mes actions je l'ai trop informé Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. Sans employer la langue, il est des interprètes Qui parlent clairement des atteintes secrètes. Un soupir, un regard, une simple rougeur. Un silence est assez pour expliquer un cœur. Tout parle dans l'amour ; et sur cette matière , Le moindre jour doit être une grande lumière. Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant , On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. J'ai voulu , je l'avoue , ajuster ma conduite , ■ Et voir d'un œil égal l'un et l'autre mérite : Mais que contre ses vœux on combat vainement , Et que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude , A celles où du cœur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paraît se forcer; Mais les autres, hélas! se font sans y penser : Semblables à ces eaux si pures et si belles , Qui coulent sans effort des sources naturelles. Ma pitié pour don Sylve avait beau l'émouvoir. J'en trahissais les soins sans m'en apercevoir; Et mes regards au prince, en un pareil martyre, En disaient toujours plus que je n'en voulais dire.

ÉLISE

Enfin si les soupçons de cet illustre amant , Puisque vous le voulez , n'ont point de fondement , Pour le moins font-ils foi d'une âme bien atteinte ; Et d'autres chériraient ce qui fait votre plainte. De jaloux mouvements doivent être odieux. S'ils partent d'un amour qui déplaît à nos yeux :

MULif.RE.

Mais tout eequ'un amant nous peut montrer d'alarmes Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nousdesehar- C'estpar laque son feu se peut mieux exprimer; [mes; Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. Ainsi , puisqu'en votre âme un prince magnanime...

DONE ELVIKE.

Ah! ne m'avancez point cette étrange maxime!

Partout la jalousie est un monstre odieux :

Rien n'en peut adoucir les traits injurieux;

Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance,

Plus on doit ressentir les coups de cette offense.

Voir un prince emporté , qui perd à tous moments

Le respect que l'amour inspire aux vrais amants;

Qui , dans les soins jaloux où son âme se noie.

Querelle également mon chagrin et ma joie.

Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer.

Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer :

Non, non, par ses soupçons je suis trop offensée.

Et sans déguisement je te dis ma pensée.

Le prince don Garcie est cher à mes désirs ,

Il peut d'un cœur illustre échauffer les soupirs ;

Au milieu de Léon on a vu son courage

Me donner de sa flamme un noble témoignage,

Braver en ma faveur les périls les plus grands ,

M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans ,

Et, dans ces murs forcés, mettre ma destinée

A couvert des horreurs d'un indigne hyménée;

Et je ne cèle point que j'aurais de l'ennui

Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ;

Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême

A se voir redevable. Élise, à ce qu'il aime;

Et sa flamme timide ose mieux éclater

Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.

Oui , j'aime qu'un secours qui hasarde sa tête ,

Semble à sa passion donner droit de conquête;

J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains :

Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains,

Si la bonté du ciel nous ramène mon frère ,

Les vœux les plusardents que mon cœur puisse faire,

C'est que son bras encor sur un perfide sang

Puisse aider à ce frère à reprendre son rang ,

Et, par d'heureux succès d'une haute vaillance.

Mériter tous les soins de sa reconnaissance :

Mais , avec tout cela , s'il pousse mon courroux ,

S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux ,

Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire .

C'est inutilement qu'il prétend donc Elvire :

L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorredes nœuds

Qui deviendraient sansdouteunenferpourtous deux.

ELISE

Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres , C'est au prince , madame , à se régler aux vôtres ; Et dans votre billet ils sont si bien marqués .

Page 1