LÉCOLE DES MARIS, ACTE I, SCÈNE II
SGANADELLR.
Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.
ABISTE.
Cette farouche humeur, dont la sévérité
Fuit toutes les douceurs de la société,
A tous vos procédés inspire un air bizarre.
Et, jusques à l'habit, rend tout chez vous barbare. •>
SGANAliELLE. '"
Il est vrai qu'à la mode il faut ni'assujettir,
Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir.
Ne voudriez-vous point , par vos belles sornettes ',
monsieur mon frère aîné, car, Dieu merci , vous l'êtes
D'une vingtaine d'ans , à ne vous rien celer.
Et cela ne vaut pas la peine d'en parler ;
Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières,
De vos jeunes muguets ^ m'inspirer les manières?
IM'obliger à porter de ces petits chapeaux
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux ;
Et de ces blonds cheveux , de qui la vaste enflure
Des visages humains offusepie la figure?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants?
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants?
De ces manches qu'à table on voit tàter les sauces?
Et de ces cotillons appelés hauts-de-cliausses?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus.
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus ?
Et de ces grands canons où, comme en des entraves,
On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
Et par qui nous voyons ces messieurs les galants
l\Iarcher écarquillés ainsi que des volants?
.Te vous plairais , sans doute , équipé de la sorte ,
Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.
ARISTE
Toujours au plus grand nombre on doit s'accommo- Et jamais il ne faut se faire regarder. [der,
L'un et l'autre excès clioque, et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage, N'y rien trop affecter, et , sans empressement. Suivre ce que l'usage y fait de changement. ?\Ion sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode. Et qui , dans cet excès dont ils sont amoureux , Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux; liais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde. De fuir obstinément ce que suit tout le monde. Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous Que du sage parti se voir seul contre tous.
' Soriiclles I iViscoam frivoles , hagalellos : originairement, coules faits le soir pendant ta veillée; du vieux mo\ sorne, soir.
* Mttqnvt , gentil , amoureux , amator vcniistiiliis. ( Kic. ) — C'est le hoin lii' la Heur même, métaphoriquement transporte H ceux (|ui s'en parruniaienL
SGANABELLE.
Cela sent son vieillard qui , pour en faire accroire. Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire.
ABISTE.
C'est un étrange fait du soin que vous prenez A me venir toujours jeter mon âge au nez; Et qu'il faille qu'en moi sans cesse Je vous voie Blâmer l'ajustement, aussi bien que la joie : Comme si , condamnée à ne plus rien chérir, La vieillesse devait ne songer qu'à mourir. Et d'assez de laideur n'est pas accompagnée. Sans se tenir encor malpropre et rechignée.
SGANABELLE.
Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement
A ne démordre point de mon habillement.
Je veux une coiffure, en dépit de la mode.
Sous qui toute ma tête ait un abri commode ;
Un bon pourpoint "bien long, et fermé comme il faut,
Qui , pour bien digérer, tienne l'estomac chaud ;
Un haut-de-chausse fait justement pour ma cuisse;
Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice,
Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux :
Et qui me trouve mal n'a qu'à fermer les yeux.