LA CRITIQUE DE LÉCOLE DES FEMMES, SCÈNE VU
uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et , sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont , que , du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit qui , sans comparaison , juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé (les pédants.
UKANIE.
Il est vrai que pour peu qu'on y demeure , il vous passe là tous les jours assez de choses devant les veux , pour acquérir quelque habitude de les connaître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.
DOEANTE.
La cour a quelques ridicules , j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier aies fronder. Mais , ma foi , il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs , et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements dépensées , leur trafic de réputation , et leurs lignes offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit , et leurs combats de prose et de vers.
LYSIDAS.
Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. I\Iais enfin , pour venir au fait , il est question de savoir si sa pièce est bonne , et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles.
URAKIE.
C'est une étrange chose de vous autres , messieurs les poètes , que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court , et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une liaine invincible , et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.
C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.
tIRANIE.
Mais, de grflce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.
LYSIDAS.
Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord , madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art.
URAME.
Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec
UOI.MKK.
ces messieurs-là , et que je ne sais point les règles de l'art.
DORANTE
Vous êtes de plaisantes gens avee vos règles , dont vous embarrassez les ignorants , et nous étourdissez tous les jours. Il semble , à vous ouïr parler , que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire , et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?
URANIE
J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là ; c'est que ceux qui parlent le plus des règles , et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
DORANTE
Et c'est ce qui marque , madame , connue on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles , il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de boime foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
URANIE
Pour moi , quand je vois une comédie , je regarde seulement si les choses me touchent; et , lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort , et si les règles d'Aristote me défendaient de rire.
DORANTE
C'est justement connne un liomnie qui aurait trouvé une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisiiticr français.
URANIE
11 est vrai ; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
DORANTE
Vous avez raison , madame, de les trouver étranges , tous ces raffinements mystérieux. Car enfin ,
•iiu LA CIUTIQUK DE L'ECOLE
s'ils ont lii'ii, nous voilà n'-diiits à ne nous plus croire; nos |iiopri's sens seront esclaves en toutes choses ; et, jusqiii'S au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.
LVSIDAS.
Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'École des femmes a plu , et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les règles, pourvu...
DOHANTK.
Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que celle comédie ayant plu à ceux pour qui elle l'sl l'aite.je trouve que c'est assez pourelle, etqu'elle doit peu se soucier du reste. Mais , avec cela , je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont \ ous parlez. Je les ai lues , Dieu merci , autant qu'un autre; et je ferais voir aisément que peut-cire n'avuns-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.
ÉLISE
Courage , monsieur Lysidas ! nous sommes perdus si vous reculez.
LYSIDAS.
Quoi ! monsieur, la protase, l'épitase, et la péripélie...
DORANTE
Ah ! monsieur Lysidas , vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paraissez point si savant, de grâce. Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos raisons ? Et ne trouveriez-vous pas qu'il filt aussi beau de dire l'exposition du sujet , que la protase; le nœud, que l'épitase; et le dénodment, que la péripétie.''
LYSIDAS.
Ce sont termes de l'art , dont il est permis de se servir. Mais puisque ces mots blessent vos oreilles , je m'expliquerai d'une autre façon , et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre .' Car enfin le nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir , pour montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action ; et dans cette comédie-ci , il ne se passe point d'actions , et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.
LE MARQUIS
Ah ! ah ! chevalier.
CLIMÉNE.
Voilà qui est spirituellement remarqué , et c'est prendre le fin des choses.
LYSIDAS.
Est-il rien de si peu spirituel , ou, pour mieux