L'AVARE, ACTE UI, SCÈNE V
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinenteque celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fil bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
MAÎTRE JACQUES
Bonne chère avec peu d'argent !
VALÈRE
Oui.
MAÎTRE JACQUES, à Galère.
Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret , et de prendre mon oflicede cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous céans d'être le factotum.
HARPAGON
Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra?
MAÎTRE JACQUES
Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.
HARPAGON
Haye ! je veux que tu me répondes.
MAÎTRE JACQUES
Combien serez-vous de gens à table?
HARPAGON
Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
VALÈHE.
Cela s'entend.
MAÎTRE JACQUES
Eh bien! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... Entrées.
HARPAGON
Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.
MAÎTRE JACQUES
Rôt...
HARPAGON, mettant la main sur la boncltc dr
niaitre Jacques.
Ah! traître, tu manges tout mon bien.
MAÎTRE JACQUES
laiiremets...
HARPAGON , mettant encore la main sur la bouchr de maître Jacques.
Encore !
VALÈRE, à maître Jacques.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme «jue de manger avec excès.
HABPAGON.
Il a raison.
VAIÈBB.
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que , pour se bien montrer ami de ceux que l'on invile , il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne; et que suivant le (lire d'un ancien, il faut vianger pour vivre , et non pas vivre pour manger • .
HARPAGON
Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non , ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?
VALÈBE.
Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
HARPAGON, à maître Jacques.
Oui. Entends-tu? (à r'alère.) Qui est le grand hounne qui a dit cela?
VALÈRE
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON
Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.
VALÈRE
Je n'y manquerai pas. Et polir votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.
Fais donc.
MAÎTRE JACQUES
Tant mieux ! j'en aurai moins de peine. HARPAGON, à J'alère.
11 faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
VALÈBE.
Reposez-vous sur moi.
HARPAGON
IMaintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
MAÎTRE JACQUES
Attendez; ceci s'adresse au cocher, {maitre Jacques remet sa casaque. )Vous dites?...
' Cotait une formuli» ancienne de santé et d'économie qn'on tionvequel(|uefoisclii7. les I.aUns, énoncée par les seules leUres initiales de chaque mot , E. V. V. N. V. V. E ; cde ut vlvas, ne riras ut fdas. « ^lange pour vivre , et ne vis pas jwur manser. » Celle espèce d'adage ne se trouve point dans le recueil dt rahme. ( B. )