‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 798 sur 1284 · L'AVARE, ACTE UI, SCENE V · texte numérisé non relu

L'AVARE, ACTE UI, SCENE V

HABPAGON.

Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...

MAÎIBE JACQUES.

Vos ehevau.x , monsieur ? Ma foi , ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière : les pauvres bétes n'en ont point, et ce serait mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.

HABPAGON.

Les voilà bien malades! ils ne font rien.

MAÎTKE JACQUES.

Et pour ne faire rien , monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués ; car, enfin , j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

HABPAGON.

Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire.

MAÎTEE JACQUES.

Non, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet , en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.

VALÈRE

Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAÎTBE JACQUES.

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

VALÈBE.

Maître Jacques fait bien le raisonnable!

MAÎTBE JACQUES.

Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire ?

HABPAGON.

Paix.

MAÎTBE JACQUES.

Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfln , je me sens pour vous de la tendresse , en dépit que j'en aie ;

et , après mes chevaux , vous êtes la persoiuie qutf j'aime le plus.

HABPAGON.

Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ?

MAÎIBE JACQUES.

Oui, monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâchât point.

Non , en aucune façon.

MAÎTBE JACQUES.

Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrai en colère.

HABPAGON.

Point du tout. Au contraire c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAÎTBE JACQUES.

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et quel'on n'est point plus ravi que devons tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des alraanachs particuliers, oîi vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeilnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrenncs ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton ; celui-ci , que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vousmême l'avoine de vos chevaux, et que votre cocher, qui était celui d'avant moi , vous donna , dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? on ne saurait aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde, et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, da ladre , de vilain et de fesse-mathieu.

HABPAGON , en battant maifre Jacques.

Vous êtes un sot , un maraud , un coquin , et un impudent.

MAÎTBE JACQUES.

Eh bien! ne l'avais-je pas deviné ? Vous ne m'avez: pas voulu croire. Je vous avais bien dit que je vous fâcherais de vous dire la vérité.

HAEPAGQN.

Apprenez à parler.

4iG L'AVAUE, ACTE

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