‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 840 sur 1284 · GEORGE DANDIN, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

GEORGE DANDIN, ACTE II, SCÈNE I

LUBIN

Eh ! la ! ne sais-tu pas bien ce que je veux dire ?

CLAUDINE

Non.

LUBIN

Morgue! je t'aime.

CLAUDINE

Tout de bon ?

LUBIN

Oui, le diable m'emporte! tu me peux croire, puisque j'en jure.

CLAUDINE

A la bonne heure.

LUBIN

Je me sens tout tribouiller ■ le cœur quand je te regarde.

Je m'en réjouis.

LUBIN

Comment est-ce que tu fais pour être si jolie ?

CLAUDINE

Je fais comme font les autres.

LUBIN

Vois-tu , il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron : si tu veux , tu seras ma femme , je serai ton mari , et nous serons tous deux mari et femme.

CLAUDINE

Tu serais peut-être jaloux comme notre maître.

LUBIN

Point.

CLAUDINE

Pour moi , je hais les maris soupçonneux ; et j'en veux un qui ne s'épouvante de rien , un si plein de confiance , et si sûr de ma chasteté , qu'il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes.

LUBIN

Eh bien! je serai comme tout cela.

CLAUDINE

C'est la plus sotte chose du monde que de se défier d'une femme , et de la tourmenter. La vérité de l'affaire est qu'on n'y gagne rien de bon : cela nous fait songer à mal ; et ce sont souvent les maris qui , avec leurs vacarmes , se font eux-mêmes ce qu'ils sont.

LUBIN

Eh bien ! je te donnerai la liberté de faire tout ce qu'il te plaira.

■ Troubler, remuer le coeur. Ce mot est très-ancien. Alain Chartier, au livre des Q iiatre- Dames , s'exprime ainsi : •( Aux « bons les adversités viennent, et sont foulés, et par fortune tri- " boules. >> Ce mot n'est plus d'usage que parmi le peuple, (f'oij. MÉIVVOE, PaSQUIER et RlCHELET. )

UOI.lf'.RG.

CLAUDINE

Voilà comme il faut faire pour n'être point trompé. Lorsqu'un mari se met à notre discrétion , nous ne prenons de liberté que ce qu'il nous en faut ; et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur boursi' , et nous disent : Prenez. Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison ; mais ceux qui nous chicanent , nous nous efforçons de les tondre , et nous ne les épargnons poiiit.

LUBIN

Va , je serai de ceux qui ouvrent leur bourse ; et tu n'as qu'à te marier avec moi.

CLAUDINE

Eh bien ! bien , nous verrons.

LUBIN

Viens donc ici, Claudine.

CLAUDINE

Que veux- lu?

Viens , te dis-je.

CLAUDINE

Ah ! doucement. Je n'aime point les patineurs.

LUBIN

Eh ! un petit brin d'amitié.

CLAUDINE

Laisse-moi là , te dis-je ; je n'entends pas raillerie.

LUBIN

Claudine.

CLAUDINE, l'epoussant Lubin.

Hai!

LUBIN

Ah! que tu es rude à pauvres gens ! Fi ! que cela est malhonnête de refuser les personnes! N'as -tu point de honte d'être belle , et de ne vouloir pas qu'on te cai'esse.' Eh! là!

CLAUDINE

Je te donnerai sur le nez.

LUBIN

Oh ! la farouche ! la sauvage ! Fi ! pouas ! la vilaine , qui est cruelle !

CLAUDINE

Tu t'émancipes trop.

Qu'est-ce que cela te coûterait de me laisser un peu faire !

CLAUDINE

Il faut que tu te donnes patience.

LUBIN

Un petit baiser seulement , en rabattant sur notre mariage.

CLAUDINE

Je suis votre servante.

LUBIN

Claudine, je t'en prie , sur l'et tant moins'.

■ Cette expression, peu connue, est empruntée de la pratique;

CLAUDINE

Eh! que ncniii ! J'y ai déjà clé attrapée. Adieu. Va-t'en, et dis à monsieur le vicomte que j'aurai soin de rendre son billet.

LUBIN

Adieu , beauté rudânière ' .

CLAUDINE

l,e mot est amoureux.

LIIBIN.

Adieu , rocher, caillou , pierre de taille , et tout ce qu'il y a de plus dur au monde.

CLAUDINE , seule.

Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari : éloignons-nous, et attendons qu'elle soit seule.

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