JOURDAIN, LUCILE, DORANTE, DORIMÈNE, COVIELLE
MADAME JOURDAIN. '
Comment donc? qu’est-ce que c’est que ceci? on dit que vous ^oulez donner votre fille en mariage à un carêmeprenant*.
MONSIEUR JOURDAIN
Voulez-vous vous taire, impertinente? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses ; et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
MADAME JOURDAIN
C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage ; et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulezvous faire avec cet assemblage ?
Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.
MADAME JOURDAIN
Avec le fils du Grand Turc?
MONSIEUR JOURDAIN, monlranl Covielle.
Oui. Faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.
■ C'cst-à-dRc à un masque du mardi gras. Voir plus haut la noie sur carême-
prenant, jtid., ad. III, sc. ni.
316 LE BOURGEOIS GENTILHOMME
MADAMn JOURDAIN.
Je n’ai que faire du truchement, et je lui dirai bien, moi-même, à son nez, qu’il n’aura point ma fille.
MONSIEUR JOURDAIN
Voulez-vous VOUS taire, encore une fois?
DORANTE
Comment! madame Jourdain , vous vous opposez à un honneur comme celui-là? vous refusez Son Altesse turque pour gendre?
MADAME JOURDAIN
Mon Dieu ! monsieur, mêlez-vous de vos affaires.
C’est une grande gloire qui n’est pas à rejeter.
MADAME JOURDAIN
Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
DORANTE
C’est l’amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages.
MADAME JOURDAIN
Je me passerai bien de votre amitié.
DORANTE
Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.
MADAME JOURD.AIN
Ma fille consent à épouser un Turc?
DORANTE
Sans doute.
MADAME JOURDAIN
Elle peut oublier Cléonte?
DORANTE
Que ne fait-on pas pour être grand’ dame?
MADAME JOURD.AIN
Je l’étranglcrois de mes mains, si elle avoit fait un coup ' comme celui-là.
MONSIEUR JOURDAIN
Voilà bien du caquet! Je vous dis que ce mariage-là se i fera .
Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.
MONSIEUR JOURDAIN
Ah! que de bruit!