ACTE I, SCÈNE I
sonmios, attendez donc, au moins, à juger de mon c ■ ur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d’une fâcheuse prévoyance. Ne m’assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d’un soupçon outrageux , et donnez-moi le temps de vous convaincre, par raille et mille preuves, de l’honnêteté de mes feux.
ÉLISE
Hélas ! qu’avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l’on aime! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m’abuser. Je crois que vous m’aimez d’un véritable amour, et que vous me serez fidèle : je n’en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu’on pourra me donner.
VALÈKE.
Mais ponrqnoi cette inquiétude .^
ÉLISE
Je n’aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois ; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d’une reconnoissance où le ciel m’engage envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l’un de l’autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour d(‘rober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m’avoir tirée de l’eau , et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n’ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et pairie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l’emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet ; et c’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement où j’ai pu consentir; mais ce n’est pas assez peut-être pour le justifier aux antres, et je ne suis pas sûre qu’on entre dans mes sentiments.
VALÈHE.
De tout ce que vous avez dit, ce n’est que par mon seul amour que je |)rétends, auprès de vous, mériter quelque '•l'ose ; et , quant aux scrupules que vous avez, votre père Im-memo ne prend que trop de soin de vous justifier à tout
L’AVARE
le monde; et l’excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants, pourroicnt autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j’en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n’en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l’espère, retrouver mes parents, nous n’aurons pas beaucoup de peine à nous les rendre favorables. J’en attends des nouvelles avec impatience, et j’en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.
ÉLISE
Ah ! Valère, ne bougez d’ici, je vous prie, et songez seulement à vous bien mettre dans l’esprit de mon père.
VALÈRE
Vous voyez comme je m’y prends , et les adroites complaisances qu’il m’a fallu mettre en usage pour m’introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d’acquérir sa tendresse. J’y fais des progrès admirables ; et j’éprouve que, pour gagner les hommes , il n’est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations , que de donner dans leurs maximes , encenser leurs défauts , et applaudir à ce qu’ils font. On n’a que faire d’avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible , les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n’y a rien de si impertinent et de si ridicule qu’on ne fasse avaler , lorsqu’on l’a.ssaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au méfier que je fais ; mais , quand on a besoin des hommes , il finil bien s’ajuster à eux ; et, puisqu’on ne sauroit les gagner que par là, ce n’est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
ÉLISE
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l’appui de mon frère, en ras que la servante s'avisât de révéler notre secret?
VALÈRE
On ne peut pas ménager l’un et l’autre ; et l’esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées , (|u’il est difficile d’accommoder ces deux confidences ensemble. .Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servezvous de l’amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans