‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 4 sur 593 · SCÈNE II. - CLÉANTE, ÉLISE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. - CLÉANTE, ÉLISE

CLÉANTE

Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur ; je brûlois de vous parler, pour m’ouvrir à vous d’un secret.

ÉLISE

Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu’avez-vous à me dire?

Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mol. J’aime.

ÉLISE

Vous aimez?

CLÉANTE

Oui, j’aime. Mais avant que d’aller plus loin , je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux , et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite ; que, n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car, enfin, mon amour ne veut rien écouter, et je vous prié de ne me point faire de remontrances.

ÉLISE

Vous êtes-vous engagé , mon frère , avec celle que vous aimez?

CLÉANTE

Non : mais j’y suis résolu, et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m’en dissuader.

L’AVARE

Suis-je, mon frère, une si étrange personne?

CLÉANTE

^on , ma sœur ; mais vous n’aimez pas ; vous ignorez la douce violence qu’un tendre amour fait sur nos cœurs ; et j’appréhende votre sagesse. ’

ÉLISE

^ Hélas ! mon frère , ne parlons point de ma sagesse ; il n’est personne qui n’en manque , du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.

CLÉANTE

Ah ! plût au ciel que votre ame, comme ta mienne... î

ÉLISE

Finissons auparavant votre affaire , et me dites qui est celle que vous aimez.

CLÉANTE

Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l’amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur , n’a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane , et vit sous la conduite d’une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d’amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert; la plaint, et la console, avec une tendresse qui vous toucberoit l’ame. Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait ; et l’on voit briller mille grâces en toutes ses actions , une douceur pleine d’attraits , une bonté tout engageante , une honnêteté adorable, une... Ah! ma sœur, je voudrois que vous l’eussiez vueL

J’en vois beaucoup , mon frère , dans les choses que vous me dites ; et , pour comprendre ce qu’elle est, il suffît que vous l’aimez.

' Uolicrc, toujours altentif à rendre ses amants intéressants, ne fonde pas uniquement l'amour de Cléante pour llarianc sur les charmes dont cette jeune personne est ornée, il y ajoute l'attrait non moins puissaul cl plus universel, de la vertu, de la bouté. C'est ainsi que dans les Fourberies de Scapin, suivant les trace.* >lc Tércuce, il rend Octave amoureux d'IIyaciutbe, à la seule vue des larmes si touchantes que lui fait verser la mort de sa mère. (Aiiger.)

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