COMÉDIE EN CINQ ACTES
NOTICE
Après avoir livré dans les Irécieusesel l’Impromptu de Versailles deux brillants combats au mauvais goût, aux sentiments affectés et au bel esprit, Molière revint une troisième fois à la charge, mais en élargissant son sujet. Les Précieuses et l’Impromptu n'étaient que d’ingénieuses satires : les Femmes savantes sont à la fois une satire et un traité de morale.
Poète comique, il continua dans cette pièce d’attaquer les prétentions au beau langage, la fatuité de l’esprit, les fadeurs sentimentales. Moraliste, il voulut montrer aux femmes quel est dans la vie domestique leur véritable rôle ; il voulut, non pas, comme on l’a dit à tort, les condamner à l’ignorance, mais les détourner du pédantisme, et surtout leur prouver que la science n’est jamais pour elles un élément de bonheur. En se plaçant à ce point de vue nouveau, en traçant, après de simples esquisses, un tableau complet, Molière ne fit -que suivre le développement même des mœurs de son époque. De précieuses qu’elles étaient d’abord, certaines femmes étaient devenues peu à peu encyclopédistes, tout en restant romanesques. Elles savouraient la Galprenède et mademoiselle de Scudéry, en même temps qu’elles méditaient Platon et Descartes; elles ne tenaient plus seulement des bureaux d’esprit, mais de véritables académies de sciences, et la poursuite vaniteuse d’un savoir souvent stérile les détournait des devoirs simples et graves de leur vie d’épouse et de mère. Dans cette phase nouvelle de la préciosité il n’y avait donc plus seulement un ridicule, mais un véritable danger social, et c’est surtout ce danger que Molière combat dans les Femmes savantes.
Cette comédie, que Voltaire et la plupart des commentateurs
NOTICE
placent avec raison au rang du Tartuffe et du Misanthrope, fut représentée sur le théâtre du Palais-Royal, le 11 mars 1072.
« Elle fut reçue, dit Voltaire, d’abord assez froidement ; mais les connaisseurs rendirent bientôt à Molière les suffrages de la j ville, et un mot du roi lui donna ceux de la cour. L’intrigue, qui en eflct a quelque chose de plus plaisant que celle du Misan- j thrope, soutint la pièce longtemps. Enfin, plus on la vit, plus ou 1 admira comment Molière avait pu jeter tant de comique sur un sujet qui paraissait fournir plus de pédanterie que d’agrément. »
Quelques écrivains ont cru devoir prendre, au nom du beau sexe, parti contre Molière. Ils lui ont reproché d'avoir voulu, t dans cette comédie, réduire la culture de l’esprit des femmes ( au gouvernement du pot au feu, d’avoir' fait de Chrysale un pédant de ménage, et d’avoir, en préconisant l’ignorance, retardé l’essor J' de l’éducation. Cette thèse a été soutenue entre autres, par f, Thomas qui, dans son fade Panégyrique des femmes, a dit que ÿ Molière « a mis la folie à la place de la raison, et qu’il a trouvé | l’effet théâtral plus que la vérité. » Mais la grande majorité des J critiques, à partir du père Rapin le jésuite, jusqu’à Geoffroy y le feuilletonniste, a donné gain de cause à notre poète ; et l’on ïpeut même dire que ce qui s’est passé depuis deu.x siècles dans fa la société française, justifie complètement la donnée morale des f Femmes savantes, à savoir que les femmes, en cherchant à forcer ^ leur talent et leiu' vocation, à sortir de la destinée de leur sexe, i n’arrivent souvent qu’à l’impuissance et au ridicule. La lignée < d’Armaude et Bélise s’est perpétuée sous des noms divers jus- ! qu’à notre temps, comme pour rendre la pièce du grand co- ; inique d’une vérité toujours présente. Au dix-huitième siècle, Bélise, devenue la maitresse d’un athée ou d’un abbé, remplace Descartes par le baron d’Holbach, et la scntimenlalité iunocem- J ment nuageuse de mademoiselle de Scudéry, par le positivisme ( du chevalier de Berlin. Bientôt Bélise renonce à la philosophie pour la politiquej la voilà journaliste. Puis nous la retrouvons J romancière, dramaturge, poète : mais comme elle reste inven- . j due, elle se croit incomprise et travaille par dépit à désubaltcr- ; niser son sexe, à réformer la société qui n achète passes livres. , Partis des précieuses, nous arrivons de la sorte à la femme réformatrice, en passant par les femmes savantes, les femmes j philosophes, les femmes romanesques, les femmes romantiques, ■ les femmes libres, les femmes bas bleus, les femmes phalaiistc- ^ riennes, les femmes incomprises. Les modes ont beau changer, sous leurs toilettes nouvelles nous reconnaissons encore Armande et Bélise; et Molière a toujours raison. Seulement c’elail la pruderie qui distinguait les précieuses; c’est le contraire qui distingue souvent celles qui leur ont succédé.
LES FEMMES SAVANTES
L-icléc première de cette pièce, dit M. Viardot, semble prise à la comédie de Calderon, No hay hurlas con el amor (On ne badine pas avec l’amour), et cet ouvrage présente auSsi plusieurs points de ressemblance avec la Vresumida y la hermosa (la Présomptueuse et la belle), de Fernando de Zaïate.
PERSONNAGES
CHRYSAIE, bon bourgeois
PHIbAMINTB, femme de Chrysale
ARSIANDE *, 1 p,i|g3 de cluysîle et de Philaminle.
HENRIETTE S
ARISTE, frère de Cbrysale BÉLISE, sœur de Cbrysale *.
CUTANDRE, amani d’Henrielto TRISSOTIN, bel esprit .
VADIUS, savant MARTINE, servante de cuisine lÉPINE, laquais.
JULIEN, valet de Vad'ms UN NOTAIRE.
La scène est à Paris, ^ans la maison de Cbrysale.