‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 434 sur 593 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.

Je respecte beaucoup madame votre mère;

Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,

Et me rendre l’écho des choses qu’elle dit.

Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.

Son monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme;

Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme *,

Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits Un benêt dont partout on siflle les écrits ,

Un pédant dont on voit la plume libérale D’oliicieux papiers fournir toute la halle.

HENRIETTE

Ses écrits , ses discours , tout m’en semble ennuyeux ,

Et je me trouve assez votre goût et vos yeux;

Mais, comme sur ma mère il a grande puissance.

Vous devez vous forcer à quelque complaisance.

Un amant fait sa cour où s’attache son cœur;

Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;

Et, pour n’avoir personne à sa llamme contraire,

Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.

CLIÏANDRE.

Oui, vous avez raison; mais monsieur Trissotin M’inspire au fond de l’artie un dominant chagrin.

Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages ,

A me déshonorer eu prisant ses ouvrages :

C’est par eux qu’à mes yeux il a d’abord paru ,

Et je le connoissois avant que l’avoir vu.

.Te vis, dans le fatras des écrits qu’il nous donne.

Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne,

La constante hauteur de sa présomption ,

Cette intrépidité de bonne opinion ,

Cet indolent état de confiance extrême ,

Qui le rend en tout temps si content de soi-même,

Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit,

Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit,

' Cp personnage n’csl autre que l’abbe Colin, poêle médiocre cl vaniteux, ridiculise par Boileau. — Trissotin était appelé, aux premières représentations, Tricolin. L'acti-ur qui le représculail avait aff.’cté, autant quM avait pu, de ressembler â l'original par la voix et par les gestes. Euliii, pour comble de ridicule, les vers de Trissotin, sacrifiés sur le lliéàlre à la risée publique, étaient de l'ablié Colin

I Voltaire.)

El qu’il ne voudroit pas changer sa renommée Contre tous les honneurs d’un général d’armée.

HENRIETTE

C’est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

CLITANDRE

Jusques à sa figure encor la chose alla ,

Et je vis, par les vers qu’à la tête il nous jette,

De quel air il falloil que fût fait le poêle;

Et j’en avois si bien deviné tous les traits ,

Que, rencontrant un homme un jour dans le Palais', Je gageai que c’étoit Trissotin en personne.

Et je vis qu’en effet la gageure étoit bonne.

Quel conte!

HENRIETTE

CLITANDRE

Non ; je dis la chose comme elle est.

Mais je vois votre tante. Agréez , s’il vous plaît. Que mon cœur lui déclare ici notre mystère.

Et gagne sa faveur auprès de votre mère.

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