ACTE I, SCENE III
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
Je respecte beaucoup madame votre mère;
Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,
Et me rendre l’écho des choses qu’elle dit.
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
Son monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme;
Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme *,
Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits Un benêt dont partout on siflle les écrits ,
Un pédant dont on voit la plume libérale D’oliicieux papiers fournir toute la halle.
HENRIETTE
Ses écrits , ses discours , tout m’en semble ennuyeux ,
Et je me trouve assez votre goût et vos yeux;
Mais, comme sur ma mère il a grande puissance.
Vous devez vous forcer à quelque complaisance.
Un amant fait sa cour où s’attache son cœur;
Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;
Et, pour n’avoir personne à sa llamme contraire,
Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.
CLIÏANDRE.
Oui, vous avez raison; mais monsieur Trissotin M’inspire au fond de l’artie un dominant chagrin.
Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages ,
A me déshonorer eu prisant ses ouvrages :
C’est par eux qu’à mes yeux il a d’abord paru ,
Et je le connoissois avant que l’avoir vu.
.Te vis, dans le fatras des écrits qu’il nous donne.
Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption ,
Cette intrépidité de bonne opinion ,
Cet indolent état de confiance extrême ,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit,
Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit,
' Cp personnage n’csl autre que l’abbe Colin, poêle médiocre cl vaniteux, ridiculise par Boileau. — Trissotin était appelé, aux premières représentations, Tricolin. L'acti-ur qui le représculail avait aff.’cté, autant quM avait pu, de ressembler â l'original par la voix et par les gestes. Euliii, pour comble de ridicule, les vers de Trissotin, sacrifiés sur le lliéàlre à la risée publique, étaient de l'ablié Colin
I Voltaire.)
El qu’il ne voudroit pas changer sa renommée Contre tous les honneurs d’un général d’armée.
HENRIETTE
C’est avoir de bons yeux que de voir tout cela.
CLITANDRE
Jusques à sa figure encor la chose alla ,
Et je vis, par les vers qu’à la tête il nous jette,
De quel air il falloil que fût fait le poêle;
Et j’en avois si bien deviné tous les traits ,
Que, rencontrant un homme un jour dans le Palais', Je gageai que c’étoit Trissotin en personne.
Et je vis qu’en effet la gageure étoit bonne.
Quel conte!
HENRIETTE
CLITANDRE
Non ; je dis la chose comme elle est.
Mais je vois votre tante. Agréez , s’il vous plaît. Que mon cœur lui déclare ici notre mystère.
Et gagne sa faveur auprès de votre mère.