‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 142 sur 479 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Encore en est-lL bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE

Non, elle est générale', et je hais tous les hommes : Les uns, parcequ'ils sont méchants et malfaisants, El les autres, pour être aux méchants complaisants ^ Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit Tinjuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître ; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci. N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu. Fait gronder le mérite et rougir la vertu; Quelques titres honteux qu'en tous lieux ou lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne : Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit. Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bien venue ; On Taccueille, on lui rit, partout il s'insinue ; Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit remporter. Tétebleul ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.

PUILIKTE.

Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins^n peine,

' Timon Atheniensis dictus (iiadvd^tMco; interrogatus eur omnes homitus odiù prostquerttur : MaloSj inquit^ merito odi; cœteros ob id odi^ quod malos non ttderint. (Erasmiappohthegmata.) — La mi anthropie était, à ce qu'il parall, assez fréquenle dans ranllquité; Platon eo parle en ces termes, qui s'appliquent assez bien à Alceste : « La misanthropie, dit Platon, vient de ce qu'après

> s'être bbaucoup trop lié, sans aucun examen, à quelqu'un, el l'avoir cru tout » à fait sincère, honnête, et digne de contiance, on le trouve peu de temps » après méchant el infidèle, et tout autre encore dans une autre occasion ; et

> lorsque cela est arrivé à quelqu'un plusieurs fois, et surtout relativement à ceux

> qu'il aurait crus ses plus intimes amis, après plusieurs mécomptes, il finit par

> prendre en haine tous les hommes, et ne plus croire qu'il y ait rien d'honnête » dans aucun d'eux >

Et faisons un peu grâce à la nalure humaine; Ne Texaminons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. 11 faut, parmi le inonde, une vertu traitable ; A force de sagesse, on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que Ton soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages, Elle veut aux mortels trop de perfection : 11 faut fléchir au temps sans obstination ; Et c'est une folie à nulle autre seconde, De vouloir se mêler de corriger le monde. Tobserve, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroitre, En courroux comme vous, on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ; J'accoutume mon ame à souffrir ce qu'ils font, Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE

Mais ce flegme, monsieur, qui raisonnez si bien ^ Ce flegme pourra-t-il ne s écliaufier de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice. Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE

Oui, je vois ces défauts, dont votre nme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; E( mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage. Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

ÀLCESTE.

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,

Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point parler,

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence I

' Var. Mais ce flegme, mousieur, qui raisonm si bien.

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