ACTE II, SCËNE
ALCESTE
Morbleu f faul-il que je vous aime!
Abt que si de ym mains je rattrape mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur! Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur rattachement terrible; Mais mes plus grands eflbrts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi >.
CÉUMÈNE.
Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.
ALCESTE
Oui, je puis là-dessus dé6er tout le monde. Mon amour ne se peut concevoir ; et jamais Personne n'a, madame, aimé comme je fais.
CÉUMÈNE.
En efTet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens pour leur foire querelle; Ce n'est qu^en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur ; Et l'on n a va jamais un amant si grondeur^.
' H . Aimé Martin a remarqué, ft propM de ce (kassaf^e, que Molière ne Gril qoe tradaire en Ters celte confiilence qu'il adressait i Chapelle, en pailant de sa femme: «Si vous saviez ce qu'elle me fait soniTrir, vous auriez pitié de moi.
> Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Mou
> i<lée en est si fort occupée, que je nn sa:8 rien en son absence qui m'en puis«e » divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on ne sauroitdirc » m'dtent l'usage de la réflexion. Je n'a! plus d'yeux pour ses défauts, il m'en
> reste seulement pour tout ce qu'elle a d*aimable. N*est*ee pas li le dernier » [loini de la folie ? et n'admiret-vovs pas que tout ce que j'ai de raison uo » serve qu'à me faire conooltre ma foiblesse sans pouvoir en triompher, etc. » [La Fomewe Comédienne, ou Intrigue* de Molière et de ta femme, p. S9 ; Mémoire* de Grtmareet, p. 31 et &4.)
* Avant Molière, on n'avait pfésealë Tamour sur la scène qu'à l'espagnole, c'est-à-dire, comme une vertu hëruïque qui grandit les personnages. C'est ainm que Corneille l'a employé dans le C»/, dans Cinna, partout. Molière le premier, u'aprèi sa triste ezpërience, a peint l'amour comme une faiblesse d'un grand cœur. De là des luttes qui peuvent s'élev«r jusqu'au tragique ; cl Molière y touche dans la scène du billet: Ah! ne plaisante% pas ; il n'est pas temps de rire, etc.
fiacine tira de cette admirable scène nue importante Ifçon. 1) n'avait encore donné qne la Thébaide et Alexandre, et, dans ces drnx pièces, il avait traité l'amour suivant le procédé de Corneille ; nais, après avoir vu le Misanthrope, il rompit sans retour avec l'amour romanesque, et abandonna la coovenliun pour la nature, que Molière lui avait lait sentir. Un an juste après le Mitanthrope parut Andromaque, qui commence l'ère véritable du génie de Racine. Il y a plus : la position de Pyrrhus et d'Herroione n'est pas sans analogie avec celle d'Alcesie et de Célimène. Quand Voltaire dit : « C'est peut-être à Molière
Ma» il ne tient qu*à vous que son chagrin ne passe. A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce; Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter...