ACTE I, SCÈNE VI
Jt est de faux dévols aiasi que de faux braves :
Et, comme on ne voit pas qu'où L'honneur |es conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre Thypocrisie et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage;
Égaler l'artifice à la sincérité,
Confondre Tapparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personno.
Et la fausse monnoie à Tégal de la bonne?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits;
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites.
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beaa-frére.
ORGON
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous éles le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton,'dans le siècle où nous sommes; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
CLÉANTE
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n'est point tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science.
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle.
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place S
' Au moyen Age ci ilans le dix-seplième siècle encore, les (toineali(|HCs allaient stir tes places publiques attendre qu'on vint engager leurs services. Les
De qui la sacrilège et (ronipeuse grimace
Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;
Ces gens qui, par une ame à Tinlérét soumise,
Font de dévotion métier et marchandise,
El veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;
Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune.
Par. le chemin du ciel courir à leur fortune;
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite an milieu de la cour;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices.
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment;
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère.
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré.
Veut nous assassiner avec un fer sacré :
De ce faux caractère on en voit trop paroi tre.
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoilre.
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
Qui peuvent nous servir dVxemples glorieux.
Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Glilandre ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu;
On ne voit point en eux ce faste insupportable.
Et leur dévotion est humaine, est traitable :
Ils ne censurent point toutes nos actions,
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;
Et, laissant la fierté des paroles aux. autres.
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
L^apparence du mal a chez eux peu d'appui.
Et leur ame est portée à juger bien d'autrui.
Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement,
dévots de placo, comme le« valcls de place, sont donc ceux qui s'anicheal à tous # les regards.