‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 101 sur 244 · I. Charles XII. ~ 2. Le baron de Gortz · texte numérisé non relu

I. Charles XII. ~ 2. Le baron de Gortz

Un prince a des passions : le ministre les remue ; c*est de ce côté-là quMl dirige son ministère; il n'a point d'autre but, ni n'en veut conuottre. Les courtisans le séduisent par leurs louanges; et lui le flatte plus dangereusement par ses conseils , par les desseins qu'il lui inspire , et par les maximes qu'il lui propose.

A Paris, le 25 de la lune de sapbar, 1719.

Lettre CXXIX. — Rica a Usbbk.

Je passois Vautre jour sur le Pont -Neuf avec un de mes amis . il rencontra un homiQe de sa connoissance , qu'il me dit êtl*e un géomètre; et il n'y avoit rien qui n'y parût, car il étoit dans une rêTerie profonde ; il fallut que mon ami le tirât longtemps par la manche, et le secouât pour le faire descendre jusqu'à lui, tant il étoit occupé d'une courbe qui le tourmentoit peut-être depuis plus de huit jours. Ils se firent tous deux beaucoup d'honi>êtetés, et s'apprirent réciproquement quelques nouvelles littéraiites. Ces discours les menèrent jusque sur la porte d'un café où j'entrai avec eux.

Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde ayec empressement , et que les garçons du café en faisoietit beaucoup plus de cas que de deux mousquetaires qui étoient dans un coin. Pour lui , il parut qu'il se trouvoit dans un lieu agréable ; car il dérida un peu son visage , et se mit à rire comme s'il n'avoit pas eu la moindre teinture de géométrie.

Cependant son esprit régulier toisoit tout ce qui se dfsoit dans la eoBversation. Il ressembloit à celui qui, dans un jardin, coupoit avec son épée la tête des fleurs qui s'élevoient au-dessus des autres. Martyr de sa justesse, il étoit offensé d'une saillie, comme une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour lui n*étoit indifférent, pourvu qu'il fdt vrai. Aussi sa conversation étoit-elle singulière. Il étoit arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avoit vu un château superbe et des jardins magnifiques ; et il n'avoit vu , lui , qu'un bâtiment de soixante pieds de long sur trente-cinq de large , et un bosquet barlong de dix arpens : il auroit fort souhaité que les règles de la perspective eussent été tellement observées , que les allées des avenues eussent paru partout de même largeur; et il auroit donné pour cela une méthode infaillible. Il parut fort satisfait d'un cadran qu'il y avoit démêlé, d'une structure fort singulière; et il s'échauffa fort contre un savant qui étoit auprès de moi , qui malheureusement lui demanda si ce cadran marquoit les heures babyloniennes. Un nouvelliste parla du bombardement du château de Fontarabie ; et il nous donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avoient

Ainsi, on ne voit guère, dans ces temps reculés, de monarchies dans ritalie, l'Espagne, les Gaules. On verra bientôt que les peuples du nord et d'Allemagne n'ét oient pas moins libres; et, si l'on trouve des vestiges de quelque royauté parmi eux , c'est qu'on a pris pour des rois les chefs des armées ou des républiques.

Tout ceci se passoit en Europe; car, pour l'Asie et l'Afrique, elles ont toujours été accablées sous le despotisme, si vous en exceptez quelques villes de l'Asie Mineure dont nous avons parlé, et la république de Garthage en Afrique.

Le monde fut partagé entre deux puissantes républiques : celle de Rome et celle de Garthage. Il n'y a rien de si connu que les commencemens de la république romaine , et rien qui le soit si peu que Torigine de celle de Garthage. On ignore absolument la suite des princes africains depuis Didon , et comment ils perdirent leur puissance. C'eût été un grand bonheur pour le monde que l'agrandissement prodigieux de la république romaine , s'il n'y avoit pas eu cette différence injuste entre les citoyens romains et les peuples vaincus ; si Ton avoit donné aux gouverneurs des provinces une autorité moins grande ; si les lois si saintes pour empêcher leur tyrannie avoient été observées; et s'ils ne s'étoient pas servis pour les faire taire des mêmes trésors que leur injustice avoit amassés. Il semble que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. C'est en vain que les Romains offrirent aux Gappadociens ce précieux trésor; cette nation lâche le refusa, et elle courut à la servitude avec le même empressement que les autres peuples couroient à la liberté.

César opprima la république romaine , et la soumit à un pouvoir ari[>Ttraire.

L'Europe gémit longtemps sous un gouvernement militaire et violent , et la douceur romaine fut changée en une cruelle op* pression.

Cependant une infinité de nations inconnues sortirent du nord, se répandirent comme des torrens dans les provinces romaines ; et, trouvant autant de facilité à faire des conquêtes qu'à exercer leurs pirateries, les démembrèrent, et en firent des royaumes. Ce» peuples étoient libres; et ils bornoient si fort l'autorité de leurs rois, qu'ils n'étoient proprement que des chefe ou des généraux. Ainsi ces royaumes , quoique fondés par la forée , ne sentirent point le joug du vainqueur. Lorsque les peuples d*Asie, eomme les Turcs et les Tartares, firent des conquêtes, soumis à la volonté d'un seul, ils ne songèrent qu'à lui donner de nouveaux sujets, et à établir par les armes son autorité violente ; mais les peuples du nord, libres dans leur pays, s'emparant des provinces romaines, ne donnaient point à leurs ehefs une grande autorité. Quelques-

â80 LETTRES PERSANES.

uns même de ces peuples, comme les Vandales en Afrique, les Gtoths en Espagne , déposoient leurs rois dès qu'ils n'en étoient pas satisfaits; et, chez les autres, Tautorité du prince étoit bornée de mille manières différentes : un grand nombre de seigneurs la partageoient avec lui ; les guerres n'étoient entreprises que de leur consentement ; les dépouilles étoient partagées entre le chef et les soldats ; aucun impôt en faveur du prince ; les lois étoient faites dans les assemblées de la nation. Voilà le principe fondamental de tous ces £tats, qui se formèrent des débris de l'empire romain.

A Venise, le 20 de la lune de regeb, 4749.

Lettre CXXXII. — Rica a ***.

Je fus il y a cinq ou six mois dans un café ; je remarquai un gentilhomme assez bien mis qui se faisoit écouter : il parloit du plaisir qu'il y avoit de vivre à Paris; il déploroit sa situation d'être obligé de vivre dans la province, c J'ai, dit-il, quinze mille livres de rentes en fonds de terre , et je me croirois plus heureux si j'avois le quart de ce bien-là en argent et en effets portables partout. J'ai beau presser mes fermiers , et les accabler de frais de justice, je ne fais que les rendre plus insolvables : je n'ai jamais pu voir cent pistoles à la fois. Si je devois dix mille francs, on me feroit saisir toutes mes terres, et je serois à l'hôpital. »

Je sortis sans avoir fait grande attention à tout ce discours; mais, me trouvant hier dans ce quartier, j'entrai dans la même maison; et j'y vis un homme grave, d'im visage pâle et allongé, qui, au milieu de cinq ou six discoureurs, paroissoit morne et pensif, jusques à ce que , prenant brusquement la parole : « Oui , messieurs , dit-il en haussant la voix , je suis ruiné ; je n'ai plus de quoi vivre ; car j'ai actuellement chez moi deux cent mille livres en billets de banque , et cent mille écus d'argent : je me trouve dans une situation affreuse ; je me suis cru riche ; et me voilà à l'hôpital; au moins si j'avois seulement une petite terre où je pusse me retirer, je serois sÛr d'avoir de quoi vivre; mais je n'ai pas grand comme ce chapeau en fonds de terre. »

Je tournai par hasard la tête d'un autre côté , et je vis un autre homme qui faisoit des grimaces de possédé. «4 qui se fier désormais? s'écrioit-il. Il y a un traître que je croyois si fort de mes amis que je lui avois prêté mon argent , et il me l'a rendu ! quelle perfidie horrible ! Il a beau faire , dans mon esprit il sera toujours déshonoré. »

Tout près de là étoit un homme très-mal vêtu, qui, élevant les yeux au ciel, disoit : « Dieu bénisse les projets de nos ministres 1 puissé-je voir les actions à deux mille, et tous les laquas de Paris plus riches que leurs maîtres? » J'eus la curiosité de demander son

débarquer à Final pour faire la conquête du Milanès. Gomme je trouvai de la résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la soutenir glorieusement : je pariai cinquante pistoles, et je les perdis encore ; car ce diable d'Albéroni , malgré la foi des traités , envoya sa flotte en Sicile , et trompa tout à la fois deux grands politiques , le duc de Savoie et moi.

« Tout cela, monsieur, me déroute si fort, que j'ai résolu de prédire toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne connoissions point aux Tuileries l'usage des paris, et feu M. le comte de L. ne les souffroit guère ; mais, depuis qu'une troupe de petits-maitres s'est mêlée parmi nous , nous ne savons plus où nous en sommes. A peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle , qu'un de ces jeunes gens propose de parier contre.

« L'autre jour, comme j'ouvrois mon manuscrit, et accommodois mes lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant justement l'intervalle du premier mot au second, me dit : « Je parie cent pistoles que non. • Je fis semblant de n'avoir pas fait attention à cette extravagance; et, reprenant la parole d'une voix plus forte, je dis : « M. le maréchal de *** ayant appris.... — « Cela est faux, me dit-il; vous avez toujours des nouvelles extra- « vagantes ; il n'y a pas le sens commun à tout cela. » Je vous prie , monsieur , de me faire le plaisir de me prêter trente pistoles ; car je vous avoue que ces paris m* ont fort dérangé. Je vous envoie la copie de deux lettres que j'ai écrites au ministre. Je suis, etc. »

Lettres d'un nouvelliste a.u ministre.

« Monseigneur , « Je suis le sujet le plus zélé que le roi ait jamais eu. C'est moi qui obligeai un de mes amis d'exécuter le projet que j'avois formé d'un livre pour démontrer que Louis le Grand étoit le plus grand de tous les princes qui ont mérité le nom de Grand. Je travaille depuis longtemps à un autre ouvrage qui fera encore plus d'honneur à notre nation , si votre grandeur veut m'accorder un privilège : mon dessein est de prouver que , depuis le commencement de la monarchie , les François n'ont jamais été battus , et que ce que les historiens ont dit jusqu'ici de nos désavantages sont de véritables impostures. Je suis obligé de les redresser en bien des pccasions; et j'ose me flatter que je brille surtout dans la critique. Je suis , monseigneur , etc. »

« Monseigneur,

« Depuis la perte que nous avons faîte de M. le comte de L...,

nous vous supplions d'avoir la bonté de nous permettre d'élire un

président. Le désordre se met dans nos conférences, et les afliaiires

d'État n'y sont pas traitées avec la même discussion que par le

passé; nos jeunes gens ytrent absolument sans égard pour les anciens , et entre eux sans âiseij^ne : c'est le véritable eonseîl de Roboam , où les jeunes imposent aux vieillards. Nous ayons beau leur représenter que nous étions paisibles possesseurs des Tuileries vingt ans avant qu'ils ne fassent au monde ; je crois qu'ils nous en chasseront à la fin, et qu'obligés de quitter ees lieux, où nous avons tant de fois évoqué les ombres de nos héros françois, il faudra que nous allions tenir nos eonférenees au Jardin du Roi ou dans quelque lieu plus écarté. Je suis.... »

A Paris, le 7 de la lune de gemmadi 3, 4719.

Lettre CXXXI. — Rhédi a Rica.

4 Paris,.

Une des choses qui a le plus exereé ma ouriosité en arrivant en Burope, c'est l'histoire et l'origine des républiques. Tu sais que la plupart des Asiatiques n'ont pas seulement d'idée de cette sorte de gouvernement , et que l'imagination ne les a pas servis jusqu'à leur faire comprendre qu'il puisse y en avoir sur la terre d*autre que le despotique.

Les premiers gouvememens du monde furent monarchiques : ce ne fut que par hasard et par la succession des siècles que lea républiques se foirèrent.

La Grèce ayant été abtmé» par un déluge , de nouveaux habitans vinrent la peupler : elle tira presque toutes ses colonies d'Egypte et des contrées de l'Asie les plus voisines; et, comme ces pays étoient gouvernés par des rois , les peuples qui en sortirent furent gouvernés de même. Maif^ la tyrannie de ces princes devenant trop pesante, on sepou^ le joug; et du décris de tant de royaumes s'élevèrent cos républiques qui firent si fort fleurir la Grèce , seule polie au milieu des barbares.

L'amour de la liberté , la haine des rois , conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance, et étendit au loin le gouvernement républicain. Les yilles grecques trouvèrent des sjliés dans l'Asie Mineure : elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu'elles, qui leur servirent de remparts contre les entreprises des rois de Perse. Ce n'est pas tout : la Grèce peupla l'Italie; l'Italie, l'Espagne, et peutrêtre les Gaules. On sait quç cette grande Hespérie , si fameuse chez les anciens , étoit au commencement la Grèce , que ses voisins regardoient comme un séjour de félicité; les Grecs, qui ne trouvoient point chez eux ce pays heureux, l'allèrent chercher en Italie; ceux d'Italie^ en Espagne; ceu^ d'Espagne, dans la Bétique ou le Portugal : de manière que toutes ces régions portèrent ce nom chez les anciens. Ces colonies grecques apportèrent avec elles un esprit de liberté (m'elles avoient pris dans ce doux paya.

nom. a C'est un homme extrêmement pauvre, me dit-on; aussi a-t-il un pauvre métier : il est généalogiste, et il espère que son art rendra , si les fortunes continuent ; et que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres , et orner leurs carrosses ; il s'imagine qu'il va faire autant de gens de qualité qu'il voudra , et il tressaillit de joie de voir multiplier ses pratiques .

Enfin, je vis entrer un vieillard pâle et sec, que je reconnus pour nouvelliste avant qu'il se fût assis; il n'étoit pas du nombre de ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les revers , et présagent toujours les victoires et les trophées : c'étoit au contraire un de ces trembleurs qui n'ont que des nouvelles tristes. « Les affaires vont bien mal du côté d'Espagne , dit-il ; nous n'avons point de cavalerie sur la frontière , et il est à craindre que le prince qui en a un gros corps , ne fasse contribuer tout le Languedoc. » Il y avoit vis à- vis de moi un philosophe assez mal en ordre qui prenoît le nouvelliste en pitié , et haussoit les épaules à mesure que l'autre haussoit la voix. Je m'approchai de lui, et il me dit à Toreille : « Vous voyez que ce fat nous entretient , il y a une heure, de sa frayeur pour le Languedoc; et moi , j'aperçus hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentoit, pourroit faire tomber toute la nature en engourdissement ; et je n'ai pas dit un seul mot. >

A Paris, le 47 de la lune de rhamazan, 4719.

Lettre CXTCXTIL — Rica a **•.

J'allai l'autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de dervis, qui en sont comme les dépositaires, mais qui sont obligés d'y laisser entrer tout le monde à certaines heures.

En entrant je vis un homme grave qui se promenoit au milieu

d'un nombre innombrable de volumes qui l'entouroient. J'allai à

lui , et le priai de me dire quels étoient quelques-uns de ces livres

que je voyois mieux reliés que les autres. « Monsieur, me dit-il,

j'habite ici une terre étrangère : je n'y connois personne. Bien des

gens me font de pareilles questions ; mais vous voyez bien que je

n'irai pas lire tous ces livres pour les satisfaire; mais j'ai mon

bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il s'occupe nuit

et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là; c'est un homme qui

n'est bon à rien, et qui nous est très à charge, parce qu'il ne tra-

vaille point pour le couvent. Mais j'entends l'heure du réfectoire

qui sonne. Ceux qui comme moi sont à la tète d'une communauté

doivent être les premiers à tous les exercices. > En disant cela, le

moine me poussa dehors, ferma la porte, et, comme s'il eût volé,

disparut à mes yeux.

De Paris, le 24 de la lune de rhamazan, 174 9.

sas LETTRES PERSANES.

Lbttrb GXXXIV. — Rica au même.

Je retournai lé lendemain à cette bibliothèque , où je trouvai fout un autre homme que celui que j*aTois yu la première fois. Son air étoit simple , sa physionomie spirituelle , et son abord trèsaffable. Dès que je lui eus fait connoître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire, et même, en qualité d'étranger, de m'instruire.

«Mon père, lui dis -je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout ce côté de bibliothèque ? — Ce sont, me dit-il, les interprètes de l'Écriture. — Il y en a un grand nombre! lui repartis-je : il faut que l'Écriture fût bien obscure autrefois , et bien claire à présent. Reste-t-il encore quelques doutes ? Peut-il y avoir des points contestés ? — S'il y en a , bon Dieu I s'il y en a ! me répondit-il : il y en a presque autant que de lignes, — Oui ! lui dis-je ; et qu'ont donc fait tous ces auteurs? — Ces auteurs, me repartit-il, n'ont point cherché dans l'Écriture ce qu'il faut croire , mais ce qu'ils croient eux- mêmes : ils ne l'ont point regardée comme un livre où étoient contenus les dogmes qu'ils dévoient recevoir , mais comme un ouvrage qui pourroit donner de l'autorité à leurs propres idées : c'est pour cela qu'ils en ont corrompu tous les sens, et ont donné la torture à tous les passages. C'est un pays où lés hommes de toutes les sectes font des descentes, et vont comme au pillage; c'est un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des combats, où l'on s'attaque, où l'on s'escarmouche de bien des manières.

« Tout près de là vous voyez les livres ascétiques ou de dévotion; ensuite les livres de morale , bien plus utiles ; ceux de théologie , doublement inintelligibles et par la matière qui y est traitée et par la manière de la traiter; les ouvrages des mystiques, c'est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre. — Ahl mon père, lui dis-je; un moment, n'allez pas si vite : parlez-moi de ces mystiques. — Monsieur, dit -il, la dévotion échauffe un cœur disposé à la tendresse , et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui réchauffent de même, d'où naissent les extases et les ravissemens. Cet état est le délire de la dévotion ; souvent il se perfectionne , ou plùtdt dégénère en quiétisme : vous savez qu'un quiétiste n'est autre chose qu'un homme fou, dévot, et libertin.

« Voyez les casuistes, qui mettent au jour les secrets de la nuit, qui forment dans leur imagination tous les monstres que le démon d'amour peut produire, les rassemblent, les comparent, et en font l'objet étemel de leurs pensées : heureux si leur cœur ne se met pas de la partie, et ne devient pas lui-même complice de tant d'égaremens si naïvement décrits et si nûment peints !

a Vous voyez, monsieur, que je pense librement , et que je tous

dis tout ce que je pense. Je suis naturellement na!f , et plus encore avec vous, qui êtes un étranger, qui voulez savoir les choses, et les savoir telles qu'elles sont. Si je voulois, je ne vous parlerois de tout ceci qu'avec admiration ; je vous dirois sans cesse : « Gela a est divin 1 cela est respectable I il y a du merveilleux 1 » Et il en arriveroit de deux choses Tune, ou que je vous troinperois,ou que je me déshonorerois dans votre esprit. »

Nous en restâmes là ; une affaire qui suryint au dervis rompit notre conversation jusqu'au lendemain.

De Paris, le 23 de la lune de rhamazaoj 1749.

Lettre CZXXY. — Rica au uAub.

Je revins à l'heure marquée , et mon homme me mena précisément dans l'endroit où nous nous étions quittés. « Voici , me dit-il, les grammairiens , les glossateurs , et les commentateurs. — Mon père, lui dis-je, tous ces gens -là ne peuvent-ils pas se dispenser d'avoir du bon sens ? — Oui , dit-il , ils le peuvent ; et même il n'y parolt pas; leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais : ce qui est très-commode pour eux. — Cela est vrai, lui dis-je; et je connois bien des philosophes qui feroient bien de s'appliquer à ces sortes de scienees-là.

« --Voilà, poursuivit-il, les orateurs, qui ont le talent de persuader indépendamment dés raisons ; et les géomètres , qui obligent un homme malgré lui d'être persuadé , et le convainquent avec tyrannie.

« Voici les livres de métaphysique, qui traitent de si grands» intérêts, et dans lesquels l'infini se rencontre partout i les livres de physique , qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie du vaste univers que dans la machine la plus simple de nos artisans ; les livres de médecine , ces monumens de la fragilité de la nature et de la puissance de l'art, qui font trembler quand ils parlent des maladies même les plus légères , tant ils nous rendent la mort présente, mais qui nous mettent dans une sécurité entière quand ils parlent de la vertu des remèdes, comme si nous étions devenus immortels.

« Tout près de là sont les livres d'anatomie, qui contiennent bien moins la description des parties du corps humain que les noms barbares qu'on leur a donnés : chose qui ne guérit ni le malade de son mal, ni le médecin de son ignorance.

« Voici la chimie , qui habite tantôt l'hôpital et tantôt les petites maisons , comme des demeures qui lui sont également propres.

« Voici les livres de sciences, ou plutôt d'ignorance occulte; tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie : exécrables selon la plupart des gens, pitoyables selon moi. Tels sont

encore \ei livres d'astrologie judiciaire. — Que dites- vous, mon père? Les livres d'astrologie judiciaire 1 repartis-je avec feu; et ce sont ceux dont nous faisons le plus de cas en Perse : ils règlent toutes les actions de notre vie , et nous déterminent dans toutes nos entreprises; les astrologues sont proprement nos directeurs ; ils font plus, ils entrent dans le gouvernement de l'État. — Si cela est , me dit-il , vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la raison : voilà ce qui s'appelle le plus étrange de tous les empires ; je plains bien une famille , et encore plus une nation qui se laisse si fort dominer par les planètes.— Nous nous servons, lui repartis- je, de l'astrologie, comme vous vous servez de l'algèbre. Chaque nation a sa science selon laquelle elle règle sa politique. Tous les astrologues ensemble n'ont jamais fait tant de sottises en notre Perse qu'un seul de vos algébristes en a fait ici. Croyez-vous que le concours fortuit des astres ne soit pas une règle aussi sûre que les beaux raisonnemens de votre faiseur de système'? Si Ton comptoit les voix là-dessus en France et en Perse, ce seroit un beau sujet de triomphe pour l'astrologie; vous verriez les mathématiciens bien humiliés : quel accablant corollaire en pourrait-on tirer contre eux I » Notre dispute fut interrompue , et il fallut nous quitter.

De Paris, le 20 de la lune de rhamazan, 4719.

Lettre CXXXVI. — Rica àu utuE.

Dans l'entrevue suivante , mon savant me mena dans un cabinet particulier. « Voici les livres d'histoire moderne , me dit-il. Voyez premièrement les historiens de TÊglfse et des papes , livres que je lis pour m'édifier, et qui font souvent en moi un effet tout contraire.

« Là , ce sont ceux qui ont écrit de la décadence du formidable empire romain, qui s'étoit formé du débris de tant de monarchies, et sur la chute duquel il s'en forma aussi tant de nouvelles. Un nombre infini de peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu'ils habitoient , parurent tout à coup , l'inondèrent , le ravagèrent, le dépecèrent, et fondèrent tous les royaumes que vous voyez à présent en Europe. Ces peuples n'étoient point proprement barbares , puisqu'ils étoient libres , mais ils le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté si conforme à la raison, à l'humanité, et à la nature.

« Vous voyez ici les historiens de l'Allemagne, laquelle n'est qu'une ombre du premier empire, mais qui est, je crois, la seule

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