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puissance qui soit sur la terre que la division n'a point affoiblie ; la seule, je crois encore, qui se fortifie à mesure de ses pertes, et oui , lente à profiter des succès , devient indomptable par ses défèites.
« Voici les historiens de France, où Ton voit d'abord la puissance des rois se former, mourir deux fois, renaître de même, languir ensuite pendant plusieurs siècles ; mais , prenant insensiblement des forces , accrue de toutes parts , monter à son dernier période : semblable à ces fleuves qui dans leur course perdent leurs eaux, ou se cachent sous terre; puis, reparoissant de nou* veau, grossis par les rivières qui s'y jettent, entraînent avec ra< pidité tout ce qui s'oppose à leur passage.
« Là, vous voyez la nation espagnole sortir de quelques montagnes ; les princes mahométans subjugués aussi insensiblement qu'ils avoient rapidement conquis; tant de royaumes réunis dans une vaste monarchie, qui devint presque la seule, jusqu'à ce qu'accablée de sa fausse opulence elle perdit sa force et sa réputation même , et ne conserva que l'orgueil de sa première puissance.
« Ce sont ici les historiens d'Angleterre, où l'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la discorde et de la sédition ; le prince toujours chancelant sur un trône inébranlable ; une nation impatiente , sage dans sa fureur même , et qui , maîtresse de la mer (chose inouïe jusqu'alors), mêle le commerce avec l'empire.
« Tout près de là, sont les historiens de cette autre reine de la mer, la république de Hollande, si respectée en Europe et si formidable en Asie , où ses négocians voient tant de rois prosternés devant eux.
« Les historiens d'Italie vous représentent une nation autrefois maîtresse du monde , aujourd'hui esclave de toutes les autres ; ses princes divisés et foibles, et sans autre attribut de souveraineté qu'une vaine politique.
«Voilà les historiens des républiques, de la Suisse, qui est l'image de la liberté; de Venise, qui n'a de ressources qu'en son économie; et de Gênes, qui n'est superbe que par ses bâtimens.
< Voici ceux du nord , et entre autres de la Pologne , qui use si mal de sa liberté et du droit qu'elle a d'élire ses rois, qu'il semble qu'elle veuille consoler par là les peuples ses voisins, qui ont perdu l'un et l'autre. »
Là-dessus, nous nous sép^arâmes jusqu'au lendemain.
De Paris, le 2 de la lune de chalval, 4749.
Lettre CXXXVII. — Rica au même.
Le lendemain il me mena dans un autre cabinet. « Ce sont ici les poètes , me dit-il , c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est
de mettre des entraves au bon sens , et d'accabler la raison sous les agrémens , comme on ensevelissoit autrefois les femmes sous leurs parures et leurs omemens. Vous les connoissez ; ils ne sont pas rares chez les Orientaux, où le soleil, plus-ardent, semble échauffer les imaginations mêmes.
«Voici les poèmes épiques. -^ Eh! qu'est-ce que les poômes épiques? —En vérité , me dit-il , je n'en sais rien ; les connoisseurs disent qu'on n'en a jamais fait que deux , et que les autres qu'on donne sous ce nom ne le sont point : c'est aussi ce que je ne sais pa3. Ils disent de plus qu'il est impossible d'en faire de nouveaux; et cela est encore plus surprenant.
(c Voici les poètes dramatiques, qui, selon moi, sont les poètes par excellence , et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes : les comiques , qui nous remuent si doucement ; et les tragiques, qui nous troublent et nous agitent avec tant de violence.
«t Voici les lyriques, que je méprise autant que je fais cas des autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance.
« On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues , qui plaisent même aux gens de cour par i idée qu'ils leur donnent d'une certaine tranquillité qu'ils n'ont pas , et qu'ils leur montrent dans la condition des bergers.
« De tous lee auteurs que nous avons vus , voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes , qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes.
« Vous voyez ici des romans, qui sont des espèces de poètes, et et qui outrent également le langage de l'esprit et celui du cqeui:; qui passent leur vie à chercher la nature , et la manquent toujours ; et qui font des héros qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures.
« — J'ai vu , lui dis- je , quelques-uns de vos romans; et, si vous voyiez les nôtres, vous en seriez encore plus choqué. Ils sont aussi peu naturels, et d'ailleurs extrêmement gênés par nos mœurs : il faut dix années de passion avant qu'un amant ait pu voir seulement le visage de sa maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces ennuyeux préliminaires. Or, il est impossible que les incidens soient variés : on a recours à un artifice pire que le mal même qu'on veut guérir; c'est aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu'une magicienne fasse sortir une armée de dessous terre , qu'un héros , lui seul, en détruise une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans : ces aventures froides et souvent répétées nous font languir, et ces prodiges extravagans nous révoltent.
De Paris, le 6 de la lune de chalval, 171 9.
Lbttrb GXXXVIII. — Rica à Ibben.
À Smyrne*
. Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons; depuis trois ans j'ai vu changer quatre fois de système sur les finances. On lève aujourd'hui , en Perse et en Turquie , les subsides de la même manière que les fondateurs de ces monarchies les leToient : il s'en faut bien qu'il en soit ici de même. Il est vrai que nous n*y mettons pas tant d'esprit que les Occidentaux. Nous croyons qu'il n*y a pas plus de différence entre l'administration des revenus du prince et de cent d'un particulier qu'il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent ; mais il y a ici bien plus de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour ; qu'ils enfantent sans cesse , et avec douleur, de nouveaux projets; qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés ; qu'ils se retirent et vivent dans le fond d'un cabinet impénétrable .aux grands et sacré aux petits; qu'ils aient toujours la tôte remplie de secrets importans, de desseins miraculeux , de systèmes nouveaux; et qu'absorbés dans les méditations ils soient privés non-seulement de l'usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.
Dès que le feu roi eut fermé les yeux , on pensa à établir une nouvelle administration. On sentoit qu'on étoit mal; mais on ne savoit comment faire pour être mieux. On s'étoit mal trouvé de l'autorité sans bornes des ministres précédens : on la voulut partager. On créa, pour cet efîet, six ou sept conseils; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens ; la durée en fut courte , aussi bien que celle du bien qu'il produisit. ,
La France , à la mort du feu roi , étoit un corps accablé de mille maux : N***' prit le fer à la main , retrancha les chairs inutiles, et appliqua quelques remèdes topiques; mais il restoit toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger» est venu qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violens , il a cru lui avoir rendu son embonpoint , et il l'a seulement rendue bouffie.
Tous ceux qui étoient riches , il y a six mois , sont à présent dans la pauvreté , et ceux qui' n'avoient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger a tourné l'Ëtat comme un fripier tourne un habit : il fait paroitre dessus ce qui étoit dessous; et ce qui étoit dessus, il le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées , incroyables même à ceux qui les ont faites I Dieu ne tire pas plus rapidement les