‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 139 sur 244 · ÉLOGE DE BERWICK · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE BERWICK

Giaucus y et il changea un bouclier d'or contre un bouclier d'airain. » Ce bouglier d'or, M. de Vendôme avant cette campagne l'avoit toujours conservé, et il le retrouva depuis.

Eu 1709 , H. le maréchal de Berwick fut envoyé pour couvrir les frontières de la Provence et du Dauphiné : et quoique M. de Chamillard, qui affamoit tout, eût été déplacé, il n'y avoit ni argent, ni provisions de guerre et de bouche ; il fît si bien , qu'il en trouva. Je me souviens de lui avoir ouï dire que dans sa détresse il enleva une voiture d'argent qui alloit de Lyon au trésor royal ; et il disoit à M. d'Angervilliers , qui étoit son intendant dans ce temps, que dans la règle ils auroient mérité tous deux qu'on leur fît leur procès. M. Desmarais cria : il répondit qu'il faÛoit faire subsister une armée qui avoit le royaume à sauver.

M. le maréchal de Berwick imagina un plan de défense tel , qu'il étoit impossible de pénétrer en France de quelque côté que ce fût , parce qu'il faisoit la corde , et que le duc de Savoie étoit obligé de faire l'arc. Je me souviens qu'étant en Piémont, les officiers qui avoient servi dans ce temps-là donnoient cette raison comme les ayant toujours empêchés de pénétrer en France ; ils faisoient l'éloge du maréchal de Berwick , et je ne le savois pas.

H. le maréchal de Berwick, par ce plan de défense, se trouva en état de n'avoir besoin que d'une petite armée , et d'envoyer au roi vingt bataillons : c'étoit un grand présent dans ce temps-là.

Il y auroit bien de la sottise à moi de juger de sa capacité pour la guerre, c'est-à-dire pour une chose que je ne puis entendre. Cependant, s'il m'étoît permis de me hasarder, je dirois que, comme chaque grand homme , outre sa capacité générale , a encore un talent particulier dans lequel il excelle, et qui fait sa vertu distinctive ; je dirois que le talent particulier de M. le maréchal de Berwick étoit de faire une guerre défensive, de relever des choses désespérées, et de bien connoître toutes les ressources que l'on peut avoir dans les malheurs. Il falloit bien qu'il senttt ses forces à cet égard : je lui ai souvent entendu dire que la chose qu'il avoit toute sa vie le plus souhaitée , c'étoit d'avoir une bonne place à défendre.

La paix fut signée à Utrecht en 1713. Le roi mourut le 1" de septembre 1715 : M. le duc d'Orléans fut régent du royaume. M. le maréchal de Berwick fut envoyé commander en Guienne. Me permettra-t-on de dire que ce fut un grand bonheur pour moi , puisque c'est là où je l'ai connu ?

Les tracasseries du cardinal Alberoni firent naître la guerre qu,e M. le maréchal de Berwick fit sur les frontières d'Espagne. Le ministère ayant changé par la mort de H. le duc d'Orléans, on lui ôta le commandement de Guienne. Il partagea son temps entre la cour, Paris , et sa maison de Fitz-James. Cela me donnera lieu de parler de

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rhomme privé , et de donner , le plus courtement que je pourrai , son caractère.

Il n'a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n'ait été prévenu. Quand il s'agissoit de ses intérêts, il falloit tout lui dire.... Son air froid , un peu sec , et même quelquefois un peu sévère , faisoit que quelquefois il auroit semblé un peu déplacé dans notre nation , si 1^ grandes âmes et le mérite personnel avoient un pays.

Il ne savoit jamais dire de ces choses qu'on appelle de jolies choses. Il étoit surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux qui s'aiment trop eux-mêmes.... Il prenoit presque toujours son parti de lui-même : s'il n'avoit pas trop bonne opinion de lui , il n'avoit pas non plus de méfiance ; il se regardoit et se connoissoit, avec le même bon sens qu'il voyoit toutes les autres choses.... Jamais personne n'a su mieux éviter les excès, ou, si j'ose me servir de ce terme , les pièges des vertus : par exemple , il aimoit les ecclésiastiques ; il s'accommodoit assez de la modestie de leur état; il ne pouvoit souffrir d'en être gouverné, surtout s'ils passoient dans la moindre chose la ligne de leurs devoirs : il exigeoit plus d'eux qu'ils n'auroient exigé de lui.... II étoit impossible de le voir et de ne pas aimer la vertu , tant on voyoit de tranquillité et de félicité dans son âme , surtout quand on la comparoit aux passions qui agitoient ses semblables.... J'ai vu de loin, dans les livres de Plutarque, ce qu'étoient les grands hommes; j'ai vu en lui de plus près ce qu'ils sont. Je ne connois que sa vie privée : je n'ai point vu le héros , mais l'homme dont le héros est parti.... Il aimoit ses amis : sa manière étoit de rendre des services sans vous rien dire; c'étoit une main invisible qui vous servoit.... Il avoit un grand fonds de religion. Jamais homme n'a mieux suivi ces lois de l'Evangile qui coûtent le plus aux gens du monde : enfin jamais homme n'a tant pratiqué la religion , et n*en a si peu parlé.... Il ne disoit jamais de mal de personne : aussi ne louoit-il jamais les gens qu'il ne croyoit pas dignes d'être loués.... Il haîssoit ces disputes qui, sous prétexte de la gloire de Dieu, ne sont que des disputes personnelles. Les malheurs du roi son père lui avoient appris qu'on s'expose à faire de grandes fautes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens même dont le caractère est le plus respectable.... Lorsqu'il fut nommé commandant en Guienne , la réputation de son sérieux nous effraya; mais à peine y fut-il arrivé, qu'il y fut aimé de tout le monde ; et il n'y a pas de lieu où ses grandes qualités aient été plus admirées....

Personne n'a donné un plus grand exemple du mépris que l'on doit faire de l'argent.... Il avoit une modestie dans toutes ses dépenses qui auroit dû le rendre très à son aise ; car il ne dépensoit en aucune chose frivole : cependant il étoit toujours arriéré , parce que , malgré sa frugalité naturelle , il dépensoit beaucoup. Dans ses

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Ton pensoit pour lors dans les deux cours. On formoit des souhaits, et on n*ayoit pas même d'espérances. M. le maréchal de Berwick Youloit que la reine se retirât à son armée : des conseils timides l'en avoient empêchée. On vouloit qu'elle se retirât à Pampelune. M. le maréchal de Berwick fit voir que, si l'on prenoit ce parti, tout étoit perdu , parce que les Castillans se croiroient abandonnés. La reine se retira donc à Burgos avec les conseils, et le roi arriva à la petite armée. Les Portugais vont à Madrid; et le maréchal par sa sagesse , sans livrer une seule bataille , fit vider la Castille aux ennemis , et rencogna leur armée dans le royaume de Valence et d'Aragon. 11 les y conduisit marche par marche, comme un pasteur conduit des troupeaux. On peut dire que cette campagne fut plus glorieuse pour lui qu'aucune de celles qu'il a faites, parce que les avantages n'ayant point dépendu d'une bataille , sa capacité y parut tous les jours. Il fit plus de dix mille prisonniers; et par cette campagne il prépara la seconde, plus célèbre encore par la bataille d'Almanza, la conquête du royaume de Valence, de l'Aragon, et la prise de Lérida.

Ce fut en cette année 1707 que le roi d'Espagne donna au maréchal de Berwick les villes de Liria et de Xerica , avec la grandesse de la première classe ; ce qui lui procura un établissement plus grand encore pour son fils du premier lit , par le mariage avec dona Catharina de Portugal, héritière de la maison de Veraguas. H. le maréchal lui céda tout ce qu'il avoit en Espagne.

Dans le même temps , Louis XIV lui donna le gouvernement du Limousin , de son propre et pur mouvement , sans qu'il le lui eût demandé.

Il faut que je parle de M. le duc d'Orléans ; et je le ferai avec d'autant plus de plaisir, que ce que je dirai ne peut servir qu'à combler de gloire l'un et l'autre.

M. le duc d'Orléans vint pour commander l'armée. Sa mauvaise destinée lui fit croire qu'il auroit le temps de passer par Madrid. M. le maréchal de Berwick lui envoya courrier sur courrier pour lui dire qu'il seroit bientôt forcé à livrer la bataille ; M. le duc d'Orléans se mit en chemin , vola , et n'arriva pas. Il y eut assez de courtisans qui voulurent persuader à ce prince que le maréchal de Berwick avoit été ravi de donner la bataille sans lui, et de lui en ravir la gloire : mais M. le duc d'Orléans connoissoit qu'il avoit une justice à rendre, et c'est une chose qu'il savoit très-bien faire : il ne se plaignit que de son malheur.

M. le duc d'Orléans , désespéré , désolé de retourner sans avoir rien fait, propose' le siège de Lérida. M. le maréchal de Berwick, qui n'en étoit point du tout d'avis , exposa à M. le duc d'Orléans ses raisons avec force ; il proposa même de consulter la cour. Le siège de Lérida fut résolu. Dès ce moment M. le duc de Berwick

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