XXIV.—- A MONSEIGNEUR CiOLATI
De Paris, ce 31 mars 1747.
J'ai reçu, monsieur mon illustre ami, étant à Paris, la lettre que je dois à votre amitié. Vous ne me parlez pas de votre santé, et je voudrois en avoir pour garant quelque chose de mieux que des preuves négatives. Vous avez mis dans votre lettre un article que j'ai relu bien des fois, qui est que vous désireriez venir passer deux ans à Paris , et que vous pourriez de là aller jusqu'à Bordeaux; voilà des idées bien agréables : et moi je forme le projet
d'aller quelque jour à Pise, pour corriger chez tous mon ouvrage; car qui pourroit le mieux faire que vous? et où pouiroit-je trouver des jugemens plus sains T La guerre m*a tellement incommodé , que j'ai été obligé de passer trois ans et demi dans mes terres; delà Je suis venu à Paris; et, si la guerre continue, Jlrai me remettre dans ma coquille jusqu'à la paix. Il me semble que tous les princes de l'Europe demandent cette paix : ils sont donc pacifiques? Non , car il n'y a de princes pacifiques que ceux qui font des sacrifices pour avoir la paix , comme il n'y a d'homme généreux que celui qui cède de ses intérêts, ni d'homme charitable que celui qui sait donner. Discuter ses intérêts avec une très-grande rigidité est l'éponge de toutes les vertus. Vous ne me parlez pas de vos yeux ; les miens sont précisément dans la situation où vous les avez laissés : enfin j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil; et mon Fabius Maximus, M. Gendron, me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. J'ai remis cette opération au printemps prochain, pour raison de quoi je passerai ici tout l'hiver. Du reste, notre excellent homme M. Gendron se porte bien. Avez-vous reçu des nouvelles de M. de Gerati? disons-nous toujours. Il est aussi gai que vous l'avez vu, et fait d'aussi bons raisonnemens. A propos, je trouvai, en arrivant, Paris délivré de la présence du fou le plus incommode , et du fléau le plus terrible que j'aie vu de ma vie. Son voyage d'Angleterre m'avoit permis quatre ou cinq mois de respirer à Paris, et je ne le vis que la veille de mon départ, pour ne le revoir jamais. Vous entendez bien que c'est du marquis de Loc-Maria dont je veux parler, qui ennuie et excède à présent ceux qui sont en enfer , en purgatoire ou en paradis.
L'ouvrage va parôître en cinq volumes. Il y en aura quelque jour un sixième de supplément ; dès qu'il en sera question , vous en aurez des nouvelles. Je suis accablé de lassitude : je compte de me reposer le reste de mes Jours. Adieu, monsieur; Je vous prie de me conserver toujours votre souvenir : je vous garde l'amitié la plu5 tendre. J'ai l'honneur d'être, monseigneur, avec tout le respect possible.
XXY. — A l'abbé de Guasco,
A Aix.
De Paris, le 4 mal 1747.
Je vous donne avis, victorieux abbé, que vous avez remporté un second triomphe à l'Académie. Je n'ai point parlé de votre affaire à Kme d'Aiguillon , parce qu'elle est partie pour Bordeaux comme un éclair : elle n'est occupée que du franc alleu : tout doit céder à cela , même ses amis. '
Je vous donne aussi avis qu'au commencement du mois pro-
chain Toutrage en question sera fini de copier. Je suis quasi d*atIs de le mettre in-i2 : ce que je vous enverrai formera cinqTolumes, distingués dans la copie. Ayez la bonté de me mander où il faut que je vous adresse le paquet. Je compte recevoir votre réponse avant que l'on ait fini; ainsi vous ne devez pas perdre de temps à m'écrire^ et à me mander où vous serez tout le mois de juin. Je suis bien aise que votre santé soit meilleure ; votre esquinancie m'a alarmé. Adieu, mon cher ami.