‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 213 sur 244 · LXXIII. — A l'ABBÂ DB GUASGO · texte numérisé non relu

LXXIII. — A l'ABBÂ DB GUASGO

De la Brède, le 4 octobre 1752.

Votre lettre , mon cher comte , m'apprend que vous êtes à Paris ; et je suis étonné moi-même de ce que je n'y suis point. Le voyage que j'ai été obligé de faire à l'abbaye de Nisor avec mon frère , qui a duré près d'un mois, a rompu toutes mes mesures, et je n'y serai qu'à la fin de ce mois ou au commencement de l'autre ; car je veux absolument vous voir , et passer quelques semaines avec vous avant votre départ. Mais , mon cher abbé , vous êtes un innocent , puisque vous avez deviné que je n'arriverois point sitôt, de ne pas vous, mettre dans mon appartement d'en bas; et je donne ordre à la* demoiselle Betti de vous y recevoir, quoiqu'elle n'ait pas besoin

d'ordre pour cela : ainsi je vous prie de vous y camper. Vous allez à Vienne : je crois que j'y ai perdu, depuis vingt- deux ans, toutes mes connoissances. Le prince Eugène vivoit alors, et ce grand homime me fit passer des momens délicieux. MH. les comtes Kinski, H. le prince de Lichtenstein , M. le marquis de Prié, M. le comte d*Harak et toute sa famille , que j'eus l'honneur de voir à Naples où il étoit vice-roi, m'ont honoré de leurs bontés : tout le reste est mort, et moi je mourrai bientôt; si vous pouvez me rappeler dans leur souvenir , vous me ferez beaucoup de plaisir. Vous allez paroître sur un nouveau théâtre , et je suis sûr que vous y figurerez aussi bien que vous avez fait ailleurs. Les Allemands sont bons, mais un peu soupçonneux. Prenez garde , ils se méfient des Italiens comme trop fins pour eux ; mais ils savent qu'ils ne leur sont point inutiles, et sont trop sages pour s'en passer.

Vous avez grand tort de n'avoir point passé par la Brède quand vous revîntes d'Italie. Je puis dire que c'est à présent un des lieux aussi agréables qu'il y ait en France, au chftteau près, tant la nature s'y trouve dans sa robe de chambre et au lever de son lit. J'ai reçu d'Angleterre la réponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à milord £liban; il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux; ce qui fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre a eu dans ce pays là contribue , à ce qu'il paroît , au succès de mon vin. Mon fils ne manquera pas d'exécuter votre commission. A l'égard de l'homme en question , il multiplie avec moi ses torts à mesure qu'il les reconnoît; il s'aigrit tous les jours, et moi je deviens sur son sujet plus tranquille : il est mort pour moi. M. le doyen, qui est dans ma chambre , vous fait mille complimens , et vous êtes un des chanoines du monde qu'il honore le plus : lui, moi, ma femme et mes enfans, vous regardons et chérissons tous comme de notre famille. Je serai bien charmé de faire connoissance avec H. le comte de Sartirane' quand je serai à Paris : c'est à vous à lui donner une bonne opinion de moi. Je vous prie de faire bien des tendres complimens à tous ceux de mes amis que vous verrez; mais si vous allez à Hontigny, c'est là qu'il faut une effusion de mon cœur. Vous autres Italiens êtes pathétiques : employez-y tous les dons que la nature vous a donnés ; faites-en aussi surtout usage auprès de la duchesse d'Aiguillon et de Mme Dupré de Saint-Maur; dites surtout à celle-ci combien je lui suis attaché. Je suis de l'avis de milord £liban, sur la vérité du portrait que vous avez fait d'elle.

Il faut que je vous consulte sur une chose , car je me suis toujours bien trouvé de vous consulter. L'auteur des Nouvelles ecclé-

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