I . Son imprimeur
aussi sot que tous les pères, vient d'avoir le régiment; j'en suis en vérité bien aise : voilà sa fortune faite. M. Pelham, qui étoit à peu près le premier ministre d'Angleterre, est mort. C'est un ministre honnête homme, de l'aveu de tout le monde; il étoit désintéressé et pacifique; il vouloit payer les dettes de la nation; mais il n'avoit qu'une vie , et il en faut plusieurs pour ces entreprises- là.
Je suis allé voir hier une tragédie nouvelle , intitulée lesTroyennes ': la pièce est assez mal faite; le sujet en est beau, comme vous savez : c'est à peu près celui qu'avoit traité Sénèque. Il y a d'ëxcellens morceaux , un quatrième acte très-beau , et le commencement d'un cinquième aussi. Ulysse dit d'un ami de Priam, qui avoit sauvé Astyanax :
Les rois seroient des dieux sur le trône affermis , S'ils ne donnoieni leurs cœurs qu'à de pareils amis.
H. d'Argenson se porte mieux, mais on craint qu'il ne lui reste une plus grande foiblesse aux jambes. Je ne vous dirai point quand finira l'affaire du parlement , ou plutôt l'afiaire des parlemens ; tout cela s'embrouille, et ne se dénoue pas. Mon cher chevalier, pourquoi n'êtes- vous point ici ? pourquoi ne voulez-vous pas faire les délices de vos amis? pourquoi vous cachez- vous lorsque tout le monde vous demande ? Revenez, nos mercredis languissent. Mme de Mirepoix, Mme du Ghâtel, Mme du Deffand.... Entendez- vous ces noms, et tant d'autres? J'arrive avec Mme d'Aiguillon, de Pontchartrain,où j'ai passé huit jours très-agréables. Le maître de la maison a une gaieté , une fécondité qui n'a point de pareille. Il voit tout, il lit tout, il rit de tout, il est content de tout, il s'occupe de tout : c'est l'homme du monde que j'envie davantage; c'est un caractère unique. Adieu , mon cher chevalier; je vous écrirai quelquefois , et je serai votre Julien , qui est plus en état de vous envoyer de bons almanachs que de bonnes Nouvelles. Permettez-moi de vous embrasser mille fois.
LXXXIIL — A L'ABBé DE GUASCO,
À Naples,
De Paris, le 9 avril 4764.
Je suis à Paris depuis quelque temps, mon cher comte. Je commence par vous dire que notre libraire Huart sort de chez moi , et il m'a dit de très-bonnes rsdsons qu'il a eues pour vous faire enrager; mais vous recevrez au premier jour votre compte et votre mémoire.
Vous avez une boîte pleine de fleurs d'érudition , que vous répan-
^ . Par ChAteaubrun.
dez à pleines mains dans totis les pays qtlé vôtis pârcdtite^. II est heureut pour voas d'àtoir paru avec honneur devant le pape; c'est le pape des savans : or , les savans ne peuvent rien faire de mieux que d'avoir pdùr leur chef celui qui l'est de l'Église. Les offres qu'il vous a faites seroient tentantes pour tout autre que pour vous , qui ne vous laissez pas tenter, même par les apparences de la fortune, et qui avez les sentimens d'un homme qui l'auroit déjà faite. Les belles cl^oses que vous me dites de M. lé cointe de Firmian ' ne sont point entièrement nouvelles pour moi. Il est de votre devoir de me procurer l'honneur de sa connoissance , et c'est à vous à y travailler, sàris quoi vous avez très-mal fait de me dire de si belles choses. Je ne me souviens point d'aveir connu à Rome le père Contucci'. Le seul jésuite que je voyois étoit le père Vitry,,qui venoit souvent dîner chez le cardinal de Polignac : c'étoit un homme fort important', qui faisoit des médailles antiques et des articles de foi.
J'ai droit dé m'attendre, mon cher ami, que vous m'écriviez bientôt une lettre datée d'Herculée , où je vous vois parcourant déjà tous les souterrains. On nous en dit beaucoup de choses, celles que vous m'en direz , je les regarderai eomme les relations d'un auteur grave : ne craignez point de me rebuter par les détails.
Je suis de votre avis sur les querelles de Malte *, qtie l'on traite de Turc à Maure : c'est cependant Tordre peut-ôtre le plus respectable qu'il y ait dans l'univers , et celui qui contribue le plus à entre^nir l'honneur et la bravoure dans toutes les nations où il est répandu. Vous êtes bien hardi de m'adresser votre révérend capucin : ne craignez-vous pas que je ne lui fasse lire la lettre persane sur les capucins ?
Je serai au mois d'août à la Ërède :0 rut, quando tê (ispiciam^ ? Je ne suis plus fait pour ce pays-ci, ou bien il faut renoncer à être citoyen. Vous devriez bien revenir par la France méridionale : vous trouverez votre ancien laboratoire, et vous me donnerez des nouvelles idées sur mes bois et mes prairies. La grande étendue dé mes landes vous offre de quoi exercer votre zèle pour l'agriculture; d'ailleurs j'espère que vous n'oubliez point (|ue vous êtes propriétaire de cent arpens de ces landes , où vous pourrez remuer la terre, planter et semer tant que vous voudrez. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.