LXXXIV. -- A M. Warburton, A Londres
De Paris, le 46 mai ilbl,
rai reçu, monsieur, avec reconnoissance très-grande, les deux magnifiques ouvrages que tous avez eu la bonté de m' envoyer, et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur les OEuvret posthumes de milord Bolinghroke; et comme cette lettre me paroît être plus à moi que les deux ouvrages qui l'accompagnent , auxquels tous ceux qui ont de la raison ont part , il me semble que cette lettre m'& fait un plaisir particulier. J'ai lu quelques ouvrages de milord Bolingbroke; et, s'il m'est permis de dire comment j'en ai été affecté, certainement il a beaucoup de chaleur; mais il me semble qu'il l'emploie ordinairement contre les choses : et il ne faudroit l'employer qu'à peindre les choses. Or , monsieur , dans cet ouvrage posthume dont vous me donnez une idée , il me semble qu'il vous prépare une matière continuelle de triomphes. Celui qui attaque la ré%ton f^v^i^e n'attaque que la religion révélée; mais celui qui attaque la religion naturelle attaque toutes les religions du monde. Si l'on enseigne aux hommes qu'ils n'ont pas ce frein-ci , ils peuvent penser qu'ils en ont un autre ; mais il est bien plus pernicieux de leur enseigner qu'ils n'en ont pas du tout.
Il n'est pas impossible d'attaquer une religion révélée, parce qu'elle existe par des faits particuliers , et que les faits , par leur nature, peuvent être matière de dispute : mais il n'en est pas de même de la religion naturelle; elle est tirée de la nature de l'homme , dont on ne peut pas disputer , et du sentiment intérieur de l'homme , dont on ne peut pas disputer encore. J'ajoute à ceci : quel peut être le motif d'attaquer la religion révélée en Angleterre ? on l'y a tellement purgée de tout préjugé destructeur, qu'elle n'y peut faire de mal, et qu'elle y peut faire au contraire une infinité de biens. Je sais qu'un homme , en Es|)agne oU en Portugal , que l'on va brûler , ou qui craint d'être brûlé parce, qu'il ne croit point de certains articles dépendans ou non de la religion révélée, a un juste sujet de l'attaquer, parce qu'il peut avoir quelque espérance de pourvoir à sa dé^ fense naturelle ; mais il n'en est pas de même en Angleterre , où tout homme qui attaque la religion révélée l'attaque sans intérêt , et où cet homine , quand il réussiroit , quand même il auroit raison dans le fond, ne feroit que détruire une infinité de biens pratiques pour établir une vérité purement spéculative.
J'ai été ravi , etc.
LXXXY. — Air président Hénault.
De la Brède, le 4 4 août 47ft4.
Je voudrois bien , monsieur mon illustre confrère , donner trois oa quatre livres de VEsprit des Lois pour savoir écrire une lettre comme la vôtre, et pour vos sentimens d'estime , je vous en rends bien d'admiration. Vous donnez la vie à mon âme , qui est languissante et morte , et qui ne sait plus que se reposer. Avoir pu vous amuser à Gompiègne , c'est pour moi la vraie gloire. Mon cher président, permettez-moi de vous aimer, permettez-moi de me souvenir des charmes de votre société , comme on se souvient des lieux que Ton a vus dans sa jeunesse, et dont on dit : « J'étois heureux alors! » Vous faites des lectures sérieuses à la cour, et la cour ne perd rien de vos agrémens ; et moi , qui n'ai rien à faire , je ne puis me résoudre à faire quelque chose. J'ai toujours senti cela : moins on travaille , moins on a de force pour travailler. Vous êtes dans le pays des changemens ; ici , autour de nous , tout est immobile. La marine, les affaires étrangères, les finances, tout nous semble la même chose : il est vrai que nous n'avons point une grande finesse dans le tact J'apprends que nous avons eu à Bordeaux plusieurs conseillers au parlement de Paris, qui, depuis le rappel, sont venus admirer les beautés de notre ville ; outre qu'une ville où Ton n'est point exilé est plus belle qu'une autre. Mon cher président, je vous aimerai toute ma vie.