‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 226 sur 244 · LXXXVI. — A l'abbé de Guasco · texte numérisé non relu

LXXXVI. — A l'abbé de Guasco

De la Brède^ le 3 novembre 4764.

Mon cher abbé, vous devez avoir reçu la lettre que je vous ai écrite à Naples, et celle que j'adressai depuis à Rome. Je ne sais plus en quel endroit de la terre vous êtes; mais comme une de vos lettres du 18 août 1754 est datée de Bologne, et m'annonce votre prochain retour à Paris, j'adresse celle-ci à Turin, chez votre ami le marquis de Barol.

Je commence par vous remercier de votre souvenir pour le vin de Roche-Maurin , vous assurant que je ferai avec la plus grande attention la commission de milord Pembrock. C'est à mes amis , et surtout à vous, qui en valez dix autres, que je dois la réputation où s'est mis mon vin dans l'Europe depuis trois ou quatre ans : à l'égard de l'argent, c'est une chose dont je ne suis jamais pressé, Dieu merci. Vous ne me dites point si milord Pembrock , qui vous parle de mon vin, se souvient de ma personne : je l'ai quitté il y a deux ans, plein d'estime et d'admiration pour ses belles qualités. Vous ne me parlez point de M. de Gloire , qui étoit avec lui , et qui est un homme d'un très-grand mérite , très-éclairé , et que je voudrois fort revoir.

LETTRES. 54o

Je voudrois bien que vos affaires vous permissent de passer de Turin à Bordeaux. Vous qui voyez tout, pourquoi ne voudriez- vous point voir vos amis , et la Brède , toute prête à vous recevoir avec des îo ? Mais peut-être vous verrai-je à Paris , où vous ne devez point chercher d'autre logement que chez moi, d'autant plus que la dame Boyer, votre ancienne hôtesse, n'est plus : dès que je vous saurai arrivé, je hâterai mon départ.

Ce que nous a dit le pape de la lettre' de Louis XIY à Clément XI est une anecdote assez curieuse. Le confesseur n'eut pas sans doute plus de difficulté d'engager le roi à promettre qu'il feroit rétracter les quatre propositions du clergé , qu'il en eut à faire promettre que sa bulle seroit reçue sans contradiction ; mais les rois ne peuvent pastenir tout ce qu'ils promettent , parce qu'ils promettent quelquefois sur la foi de ceux qui les conseillent suivant leurs intérêts. Adieu, mon cher comte; je vous salue et embrasse mille fois.

LXXXYII. — A Mgr Cbrati.

De Bordeaux > le 4«' décembre 4 754.

Je commence par vous embrasser bras dessus bras dessous. J'ai l'honneur de vous présenter M. de La Gondamine, de l'Académie des sciences de Paris. Vous connoissez sa célébrité : il vaut mieux que vous connoissiez sa personne ; et je vous la présente parce que vous êtes toute l'Italie pour moi. Souvenez- vous, je vous prie, de celui qui vous aime , vous honore et vous estime plus que personne dans le monde.

LXXXVIII. — A l'abbé Nicgolini.

De Bordeaux, le l*' décembre 1754.

Peripettez, mon cher abbé, que je me rappelle à votre amitié : je vous recommande M. de La Condamine. Je ne vous dirai rien, sinon qu'il est de mes amis : sa grande célébrité vous dira d'autres choses,

4 . Sa sainteté lui avoit dit avoir entre ses mains une lettre par laquelle ce monarque promeUoit à Clément XI de faire rétracter son clergé de la délibération touchant les quatre propositions da clergé de France, de 4 682 ; que cette lettre lui avoit tenu si fort à cceur, que , pour la tirer des mains du cardinal Annibal Albani, camerlingue, qui faisoit difficulté de la livrer, il avoit été obligé de lui accorder, non sans quelque scrupule, disoit-ii, certaines dispenses que ce cardinal exigeoit.

Le cardinal de Polignac a conté à quelqu'un une anecdote qui a rapport à ceci, et qui est digne d'être rapportée. Le père Le Teilier alla un jour le trouver, et lui dit que, le roi étant déterminé i faire soutenir dans toute la France l'infaillibilité, il prioit son éminence d'y donner la main. A quoi le cardinal répondit : « Mon père, si vous entreprenez une pareille chose, vous ferez mourir le roi bientôt. » Ce qui fit suspendre les démarches et les intrigues du confesseur à ce sujet.

et sa présence dira le resté. Mon cher àbbé, j6 voiis aimerai jadqa'l là mort.

tXlXUL. — A Vasbè de GvASeo.

De la Brëde, le 2 décembre 4754.

Soyez le bienvenu , mon . cher comte: je ne doute pas que ma concierge n'ait fait bien échauffer votre lit. Fatigué comme vous deviez l'être d'avoir couru la poste jour et nuit, et des courses faites à Fontainebleau , vous aviez besoin de ces petits soins pour vous remettre. Vous ne devez point partir de ma chambre ni de Paris que je n'arrive , à moins que vous ne vouliez venir à Paris pour me dire que je ne vous verrai pas. Je vois que vous allez en Flandre. Je voudrois bien que vous eussiez d'assez bonnes raisons de rester avec nous, outre celle de l'amitié; mais je vois qu'il ne faudra bientôt plus à nos prélats pour coopérateurs que des Boyenart '. Ëussiezvous cru que ce laquais , métamorphosé en prêtre fanatique , conservant les sentimens de son premier état , parvînt à obtenir une dignité dans un chapitre f J'aurai bien des choses à vous dire , si je vous trouve à Paris , comme je l'espère ; car vous ne brûlerez pas un ami qui abandonne ses foyers pour vous courir, dès qu'il sait où vous prendre.

Je suis îatt aise que S. A. R. Mgr le duc de Savoie agrée la dédicace de votre traduction italienne , et très-ilatté que mon ouvrage paroisse en Italie sous de si grands auspices. J'ai achevé de lire cette traduction, et j'ai trouvé partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épitre dédicatoire est aussi trèsbien ; mais je ne suis pas assez fort dans la langue italienne pour juger de la diction.

4. Pierre Doyenart fat laquais du fils de Montesquieu, pendant qu'il étoit au collège de Louis le Grand. Ayant appris un peu de latin , il se

prendre l'habit. Devenu prêtre „ , „

ï^aris demander à Montesquieu sa protectiou adprès du comte de Maurepas, pour avoir un meilleur bénéfice qui vaquoit, le priant à cet effet de se charger d'une requête pour le ministre. Elle débutoit par ces mots : « Pierre Doyenart, prêtre du diocèse de Bayonne, ci-devant employé par feu monsieur l'évêque à découvrir les complots des Jansénistes, ees peN fldes qui ne connoissent ni pape, ni roi, etc. » Montesquieu, ayant lu ce début, plia la requête, la rendit au suppliant, et lui dit : c Allez, monsieur, la présenter vous-même; elle vous fera honneur, et aura plus d'effet : mais auparavant passez dans ma cuisine, pour déjeuner avec mes vatcis. i Ce que M. Doyenart n'oublioit jamais dans les visites fré^ quentes qu'il faisôit à son ancien maître. Il parvint, quelque temps après, à la dignité de trésorier dans un chapitre d'une cathédrale en Bretagne.

LETTKES. 547

Je trouve lé projet et le plan de Totfe traité siif lés statues intéressant et beau, et je suis bien curieux de le voir. Adieu.

XG. — Au MâMB.

De la Brède, le 5 décembre 4764.

Dans rincertitude où je suis que vous m'attendiez, je vous écrirai encore une lettre avant de partir. Vous êtes chanoine de Tournay; et moi je fais des prairies. Taurois besoin de cinquante livres de graines de trèfle de Flandre, que l'on pourroit m'envoyer par Dunkerque à Bordeaux. Je vous prie donc de charger quelqu'un de vos amis à Tournay de me faire cette commission, et je vous payerai comme un gentilhomme, ou, pour mieux dire, comme un marchand; et quand vous viendrez à la Brède, vous verrez votre trèfle dans toute sa gloire. Considérez que mes prés sont de votre création : ce sont des enfans à qui vous devez continuer l'éducation. Je compte que vous aurez vu nos amis, et que vous leur aurez un peu parlé de moi. Je vous verrai certainement bientôt; mais cela ne doit point vous empêcher de faire des histoires du prétendant à Mlle Betti ^ : vous n'en serez que mieux soigné. Je vous marquerai, par une lettre particulière, le jour de mon arrivée, que je ne sais point; et quand je ne vous écrirois pas , en cas que j'apparusse devant vous sans vous avoir prévenu , vous aurez bientôt transporté votre pelisse , votre bréviaire et vos médailles dans l'appartement de mon fils. Quand vous verrez Mme Dupré de Salnt-Maur, demandez-lui si elle a reçu une lettre de moi. Présentez-lui, je vous prie, mes respects, et à M. de Trudaine, notre respectable ami. L'abbé, encore une fois, attendez-moi.

Puisque vous êtes d'atis que j'écrive à M. l'auditeur Bertolini , je vous adresse la lettre pour la lui faire tenir. Je vous embrasse de tout mon cœur.

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