CHAPITRE XI
rates, il n'y a que Pompée. Et lorsque César menace d'envahir, le sénat crie à son toar , et n'espère plus qu'en Pompée.
« Je crois bien , disoit Harcus * au peuple, que Pompée, que les nobles attendent , aimera mieux assurer votre liberté que leur domination; mais il y a eu un temps où chacun de vous avoit la protection de plusieurs, et non pas tous la protection d'un seul, et où il étoit inouï qu'un mortel pût donner ou ôter de pareilles choses. >
A Rome , faite pour s'agrandir , il avoit fallu réunir dans les mêmes personnes les honneurs et la puissance ; ce qui , dans des temps de trouble , pouvoit fixer l'admiration du peuple sur un seul citoyen.
Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que Von donne; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point il pourra être porté.
Des préférences excessives données à un citoyen dans une république ont toujours des effets nécessaires : elles font naître l'envie du peuple , ou elles augmentent sans mesure son amour.
Deux fois Pompée, retournant à Rome maître d'opprimer la république, eut la modération de congédier ses armées avant que d'y entrer, et d'y paroître en simple citoyen. Ces actions, qui le comblèrent de gloire , firent que dans la suite , quelque chose qu'il eût fait au préjudice des lois, le sénat se déclara toujours pour lui.
Pompée avoit une ambition plus lente et plus douce que celle de César. Celui-ci vouloit aller à la souveraine puissance , les armes à la main, comme Sylla. Cette façon d'opprimer ne plaisoit point à Pompée : il aspiroit à la dictature , mais par les suffrages du peu* pie; il ne pouvoit consentir à usurper la puissance; mais il auroit voulu qu'on la lui remît entre les mains.
Comme la faveur du peuple n'est jamais constante, il y eut des temps où Pompée vit diminuer son crédit'; et, ce qui le toucha bien sensiblement, des gens qu'il méprisoit augmentèrent le leur, et s'en servirent contre lui.
Cela lui fit faire trois choses également funestes : il corrompit le peuple à force d'argent , et mit dans les élections un prix aux suffrages de chaque citoyen..
De plus, il se servit de la plus vile populace pour trounler les magistrats dans leurs fonctions, espérant que les gens sages, lassés de vivre dans l'anarchie, le créeroient dictateur par désespoir. Enfin il s'unit d'intérêts avec César et Crassus. Caton disoit que
ce n'étoit pas leur inimitié qui avoit perdu la république , mais leur
union. En effet, Rome étoit en ce malheureux état qu'elle étoit
moins accablée par les guerres civiles que par la paix , qui , réunis-
4 Fragment HeYBUtoiretU Salluste. -^ 2. Yoy. Plulaïque.
sant les vues et les intérêts des principaux , ne faisoit plas qu'une tyrannie.
Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César, mais, sans le savoir, il le lui sacrifia. Bientôt César employa contre lui les forces qu'il lui avoit données, et ses artifices mêmes; il troubla la ville par ses émissaires, et se rendit maître des élections : consuls, préteurs, tribuns, furent acbetés au prix qu'ils mirent euxmêmes.
Le sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours à Pompée ; il le pria de prendre la défense de la république , si l'on pouvoit appeler de ce nom un gouvernement qui demandoit la pro-. tection d'un de ses citoyens.
Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu'il eut de penser qu'en élevant César , comme il avoit fait , il eût manqué de prévoyance. Il s'accoutuma le plus tard qu'il put à cette idée ; il ne se mettoit point en défense pour ne point avouer qu'il se fUt mis en danger ; il soutenoit au sénat que César n'oseroit faire la guerre ; et parce qu'il l'avoit dit tant de fois, il le redisoit toujours.
Il semble qu'une chose avoit mis César en état de tout entreprendre : c'est que, par une malheureuse conformité de noms, on avoit joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Gaule d'au delà les Alpes.
La politique n'avoit point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome ; mais elle n'avoit pas souffert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule cisalpine , c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fît le célèbre sénaius-^onsulte que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini àCésène, par lequel on dévouoit aux dieux infernaux, et l'on déclaroit sacrilège et parricide , quiconque , avec une légion , avec une armée, ou avec une cohorte , passeroit le Rubicon.
A un gouvernement si important qui tenoit la ville en échec , on en joignit un autre plus considérable encore : c'étoit celui de la Gaule transalpine , qui comprenoit les pays du midi de la France, qui , ayant donné à César l'occasion de hdre la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut, fît que ses soldats vieillirent avec lui, et qu'il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avoit point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'auroit point corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avoit pas eu celui de la Gaule cisalpine , Pompée auroit pu l'arrêter au passage des Alpes ; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie : ce qui fit perdre à son parti la réputation , qui dans les guerres civiles est la puissance même.