Nicétas, Fie de Jean Comnène
CRAPITRE XXII. 105
Pierre l'haut fait renaître cette nation, et introddt pluf de changeiiMDfl dans un £tat qu'il gouvernoit, que les eooqnérans n'en font dans ceux qu'ils usurpent.
On peut aisément croire que les Grecs tombèrent dans une espèce d'idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ces temps-là d'avoir été peu attachés au culte extérieur; cependant, lo»|ue les historiens grecs parlent du mépris des premiers pour les rdiques et les images , on diroit que ce sont nos eontroverssteg qui s'échauffent contre Calvin. Quand les Allemands passèrent pour aller dans la terre sainte , Nicétas dit que les Annepi^na les reçuraht comme amis parce qu'ils n'adoroient pas les images. Or si , dans la manière de poiter des Grecs, les Italiens et les AUâoands ne rendoient pas assez de culte aux images, quelle derott être l'énormité du leur?
n pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révolution qui arriva, il y a environ deux siècles, en Ocddent, lorsqu'au renouvellement des lettres, comme on commença à sentir les abus et les déréglemens où. l'on étoit tombé, tout le monde cherchant un remède au mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent rSglise au lieu de la réformer.
Léon Vlsaurien, Constantin Copronyme, Léon, son fils, firent la guerre aux images; et après que le culte en eut été rétabli par l'impératrice Irène, Léon l'Arménien, Michel le Bègue et Théophile, les abolirent encore. Ces princes crurent n'en pouvoir modérer le culte qu'en le détruisant; ils firent la guerre aux moines qui incemmodoient l*iStat *; et, prenant toujours les voies extrêmes, ite voulurent les exterminer par le glaive, au lieu de chercher à les régler.
Les moines ', accusés d'idolÂtrie par les partisans des nouvelles opimons, leur donnèrent le change en les accusant à leur tour de magie*; et, montrant an peuple les églises dénuées d'images et de tout ce qui avoit fait jusque-là l'objet de sa vénération, ils ne lui Isûs^roit point imaginer qu'elles pussent servir à d'autre usage qu'à sacrifier aux démons.
Ce qui rendoit la querelle sur les images si vive , et fit que dans la suite les gens sensés ne pouvoient pas proposer un culte modéré, c'est qu'elle étoit Hée à des choses bien tendres : il étoit
4. Longtemps avant, Yalens aveit fait une loi pour Us obliger d*aller i la guerre, et fit tuer tous ceux qui n'obéirent pas. (Jomandès, Ve regn. iueeeu. g et la loi 80, cod. I>s deeur,)
). Tout ce qu'on verra Ici sur les moines grecs ne porte point sur leur état ; car on ne peut pas dire qu'une chose ne soit pas bonne, parce que dans de certains temps, ou dans quelques pays, on en a abusé.
3. Léon le Grunmalrien, Fie de Léon P Arminien^ Fie de Théophile. Voj. Suidas, à Tarticle Constantin^ fils de Léon.
106 GRANDEUR ET DËGàHENGE DES ROMAINS.
question d« la puissance; et les moines l'ayant usurpée', ils ne poÙYoient Taugmenter ou la soutenir qu'en ajoutant sans eesse a« culte extérieur dont ils faisoient eux-mêmes partie. Vmlà pourquoi les guerres contre les images furent toujours des guerres contre eux, et que quand ils eurent gagné ce point, leur pouvoir n'eut plus de bornes.
Il arriva pour lors ce que Ton vit, quelques siècles après, dans la querelle qu'eurent Barlaam et Acindyne contre les moines, et qui tourmenta cet empire jusqu'à sa destruction. On disputoit si la lumière qui apparut autour de Jésus-Ghrist sur le Thabor étoit créée ou incréée. Dans le fond, les moines ne se soucioient pas plus qu'elle fût l'un que l'autre ; mais comme Barlaam les atta*> quoit directement eux-mêmes, il âdloit nécessairement que cette lumière fût incréée.
La guerre que les empereurs iconoclastes déclarèrent a«x moines fit que Ton reprit un peu les principes du gouvernement, que Ton employa en faveur du public les revenus publics, et qu'ei^ on ôta au corps de l'État ses entraves.
Qtfand je pense à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m'empècher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote * , qui crevoient les yeux à leurs esclaves , afin que ilen ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait.
L'impératrice Théodora rétablit les images , et les moine^ recommencèrent à abuser de la piété publique ; ils parvinrent jusqu'à opprimer le clergé séculier même ; ils occupèrent tous les grands sièges*, et exclurent peu à peu tous les ecclésiastiques de l'épiscopat : c'est ce qui rendit ce clergé intolérable; et si l'on en fait le parallèle avec le clergé latin , si l'on compare la conduite des papes avec celle des patriarches de Constantinople, on verra des gens aussi sages que les autres étoient peu sens^.
Voici une étrange contradiction de l'esprit humain. Les ministres de la religion chez les premiers Romains, n'étant pas exclus des charges et de la société civile , s'embarrassèrent peu de ses^faites; lorsque la religion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques, qui étoient plus séparés des affaires du monde, s'en mirent avec modération ; mais lorsque, dans la décadence de l'empire, les moines furent le seul clergé , ces gens , destinés par une profession plus particulière à fuir et à craindre les affaires, ettibtassèrent toutes les occasions qui purent leur y donner part ; ils ne cessèrent de faire du bruit partout et d'aster ce monde qu'ils avoient quitté.
Aucune affaire d'£tat, aucune paix, aucune guerre, aucuA^
i, Liv, IV. — 3. Voy. Pachyméro, My, VIU.
CHAPITEE XXU. iOl
trére, aucune Dégooiatioa, aucun mariage ne se traita que par 4e minûtère des moines : les conseils du prince en furent remplis ,, et les assemblées de la nation presque toutes composées.
On ne sauroit croire quel mal il en résulta. Ils aflbiblirent Tes^^ prit des princes, et leur firent faire imprudemment mèm^ les cboses bonnes. Pendant que Basile occupoit les soldats de son armée de mer à bâtir une église à saint Michel, il laissa piller la Sicile parles Sarrasins, et prendre Syracuse; et Léon, son successeur, qui employa sa flotte au môme usage , leur laissa occuper Taoroménie et 111e de Lemnos*.
Andronic Paléologue abandonna la marine , parce qu'on l'assura que Dieu étoit si content de son zèle pour la paix de rSglise que ses ennemis n'oseroient l'attaquer. Le même craignoit que Dieu ne lui demandât compte du temps qu'il employoit à gouverner sou Btat, et qu'il déroboit aux affaires spirituelles'.
1^ Grecs , grands parleurs , grands disputeurs , naturellement sophistes, ne cessèrent d'embrouiller la religion par des controverses. Comme les moines avoient un grand crédit à la cour, toujours d'autant plus foible qu'elle étoit plus corrompue , il arrivoit que les moines et la cour se corrompoient réciproquement, et que le mal étoit dans tous les deux : d'où il suivoit que toute l'attention des enipereurs étoit occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter des disputes théologiques qu'on a toujours remarqué de^ Tenir frivoles à naesure qu'elles sont plus vives.
Michel Paléologue, dont le règne lût tant agité par des disputes sur la religion, voyant les affreux ravages des Turcs dans l'Asie i disoit en soupirant que le zèle téméraire de certaines personnes qui, en décriant sa conduite , avoient soulevé ses sujets contre lui, l'avoit obligé d'appliquer tous ses soins à sa propre conservation, et de négliger la ruine des provinces. « Je me suis contenté , Wt-il, de pourvoir à ses parties éloignées par le ministère de^ gouverneurs, qui m'en ont dissimulé les besoins, soit qùlls fanent gagnés par argent, soit qu'ils appré)iendassent d'être punis», . .
Im patriarches de Constantinople avoient un pouvoir immense. Comme dans les tumultes populaires les empereurs et les grands de r£tat se retiroient dans les églises, que le- patriarche étoit luattre de les livrer ou non, et exerçoit ce droit à sa fe^taisie, i} Be tnmvoit toujours , quoique indirectement, arbitre dp toutes les aflaires publiques.
4. Zonaras et'Nicépbore^ Vie de- Basile et de Zéoti. a. PachïiBère, Uv . VU. . .
3. Pachymère, llv. Vï, cbap."»ii. On â employé la traduction df V. le président Cousin.
i08 GRANDEUR ET DéCADENGB DES ROMAINS.
Lorsque le vieux Àndronic < fit dire au patriarche qu'il se mêlât des affaires de l'Ëglîse , et le laissât gouverner celles de Tempire : « C'est, lui répondit le patriarche, comme si le corps disoit à rame : Je ne prétends avoir rien de commun avec vous , et je n*ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions. »
De si monstrueuses prétentions étant insupportables aux princes, les patriarches furent très-souvent chassés de leurs sièges. Hais chez une nation superstitieuse , où Ton croyoit abominables toutes les fonctions ecclésiastiques qu'avoit pu faire un patriarche qu'on croyoit intrus , cela produisit des schismes continuels : chaque patriarche, Tancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs sectateurs.
Ces sortes de querelles étoient bien plus tristes que celles qu'on pouvoit avoir sur le dogme, parce qu'elles étoient comme une hydre qu'une nouvelle déposition pouvoit toujours reproduire.
La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs, que, lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l'empereur Jean et l'impératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des moines'; et quand Mahomet II l'assiégea, Une put suspendre les haines théologiques * ; et on y étoit plus occupé du concile de Florence que de l'armée des Turcs ^.
Dans les disputes ordinaires , comme chacun sent qu'il peut se tromper, l'opiniâtreté et l'obstination ne sont pas extrêmes; mais dans celles que nous avons sur la religion, comme par la nature de la chose chacun croit être sûr que son opinion est vraie, nous Uous indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s'obstinent à nous faire changer.
• Ceux qui liront l'histoire de Pachymère connoîtront bien l'impuissance où étoient et où seront toigours les théologiens par eux-mêmes d'accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur^ qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher; on voit de l'autre une hydre de disputes qui renaissent sans cesse; et l'on sent qu'avec la même méthode, la même patience, les mêmes espérances, la même envie de finir, la même simplicité pour leurs intrigues, le même respect pour
I . Paléologne. Yey. VBhtoire des deux jéndrome^ éerile par CaDlâCOlène, Uv. I, chap. i.
• i2. Caotacifzëne, liv. III , ebap. xcde.