‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 81 sur 244 · DANS LA RELIGION · texte numérisé non relu

DANS LA RELIGION

Ce ne fut ni la crainte, ni la piété, qui établit la religion chez les Romains , mais la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une. Les premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le culte et les cérémonies qu'à donner des lois et bâtir des murailles.

Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers firent la religion pour TËtat, et les autres l'État pour la religion. Romulus, Tatius et Numa, asservirent les dieux à la politique : le culte et les cérémonies qu'iU instituèrent furent trouvés si sages, que, lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple, dans sa fureur pour la liberté , n'osa s'affranchir.

Quand les législateurs romains établirent la religion , ils ne pensèrent point à la réformation des mœurs , ni à donner des principes de morale ; ils ne voulurent point gêner des gens qu'ils ne connoissoient pas encore. Ils n'eurent donc d'abord qu'une vue générale, qui étoit d'inspirer à un peuple qui ne craignoit rien, la crainte des dieux , et de se servir de cette crainte pour le conduire à leur fantaisie.

Les successeurs de Numa n'osèrent point faire ce que ce prince n'avoit point fait : le peuple, qui avoit beaucoup perdu de sa férocité et de sa rudesse , étoit devenu capable d'une plus grande discipline. Il eût été facile d'ajouter aux cérémonies de la religion des principes et des règles de morale, dont elle manquoit; mais les législateurs des Romains étoient trop clairvoyans pour ne point connoStre combien une pareille réformation eût été dangereuse : c'eût été convenir que la religion étoit défectueuse , c'étoit lui donner des âges , et affoiblir son autorité en voulant l'établir. La sagesse des Ro. mains leur fit prendre un meilleur parti en établissant de nouvelles lois. Les institutions humaines peuvent bien changer, mais les divines doivent être immuables comme les dieux mêmes.

Ainsi le sénat de Rome, ayant chargé le préteur Petilius* d'examiner les écrits du roi Numa, qui avoient été trouvés dans un coffre

4. Lue é rAcaiémie de Bordeaux le 48 juin 4716. (Éd.) 2. Tite Uve, liv. XL, chap. xxix.

POLITIQUE DES ROMAINS DANS LA RELIGION. il7

de pierre quatre cents ans après la mort de ce roi, résolut de les

faire brûler, sur le rapport que lut fît ce préteur, que les cérémo* nies qui étoient ordonnées dans ces écrits différoient beaucoup de celles qui se pratiquoîent alors ; ce qui pouroit Jeter des scrupules dans Tesprit des simples , et leur faire voir que le culte prescrit n'étoit pas le même que celui qui avoit été institué par les premiers législateurs , et inspiré par la nymphe Ëgérie.

On portoit la prudence plus loin : on ne pouvoit lire les lirres sibyllins sans la permission du sénat, qui ne la donnoitméme que dans les grandes occasions, et lorsqu'il s'agissoit de consoler les peuples. Toutes les interprétations étoient défendues; ces Unes même étoient toujours renfermés; et, par une précaution si sage, on ôtoit les armes des mains des fiinatiques et des séditieux.

Les derins ne pouroient rien prononcer sur les affaires publiques sans la permission des magistrats ; leur art étoit absolument subor* donné à la yolonté du sénat ; et cela avoit été ainsi ordonné par les IWres des pontifes , dont Cicéron nous a conservé quelques fragmens ^

Polybe met la superstition au rang des avantages que le peuple romain avoit par-dessus les autres peuples : ce qui parott ridicule aux sages est nécessaire pour les sots; et ce peuple, qui se met si facilement en colère , a besoin d'être ar^'èté par une puissance invisible.

Les augnres et les aruspices étoient proprement les grotesques du paganisme ; mais on ne les trouvera point ridicules ^ si on fait réflexion que, dans une religion toute populaire conmie celle-là, rien ne paroissoit extravagant; la crédulité du peuple réparoit tout cheÈ les Romains : plus une chose étoit contraire à la raison humaine, plus elle leur paroissoit divine. Une vérité simple ne les aurait pas vivement touchés : il leur falloit des sujets d'admiration, il leur fiiUoit des signes de la divinité ; et ils ne les trouvoient que <^ le merveilleux et le ridicule.

G'itoit, à la vérité , une chose très-extravagante de faire dépendre le salut de la république de l'appétit sacré d'un poulet, et de la (^position des entrailles des victimes ; mais ceux qui introduisirent cet cérémonies en connoissoient bien le fort et le foible, et ce ne fut que par de bonnes rabons qu'ils péchèrent contre la raison même. Si ce culte avoit été plus raisonnable, les gens d'esprit en ^Wiient été la dupe aussi bien que le peuple, et par là on auroit

<• De Ug., lib. n : « Bella disceptanto : prodigia, portenta, ad Elras- « COI etaroipicei, si senato^ Jusserit, deferunto. » Et dans uu autre endrtii {ibid,) : « Saéecdotum duo gênera sunto : unnm , qnod pr»sit c»re- «noniiiet sacris; aUemm, quod interpretetur raUdîcoram et valiim * *lMaincogDlu, cnm senatus populusquc adscivcrit. »

lis POLITiatJE DES ROifAlNà

perdu tout Tavantage qu'on en pouvoît attendre : il falloit donc des oéréBU>mes qui pussent entretenir la superstition des uns, et entrer dans la politique des autres ; c'est ce qui se trouvoit dans les divinations. On y mettoit les arrêts du ciel dans la bouche des princi* paux sénateurs, gens éclairés, et qui connoissoieat également le ridicule et Tutilité des divinations.

Gicéron dit* que Fabius, étant augure, tenoit pour règle que ce qui étoit avantageux i la république se faisoit toujours sous de bons auspices. 11 pense, comme Harcellus', que, quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures, on en avoit re« tenu Tusage pour TutlUté de la république ; et il met cette différence entre les Romains et les étrangers, que ceux-ci s'en servoient indifféremment dans toutes les occasions, et ceux-là seulement dans les affaires qui regardoient Tintérét public. Gicéron * nous apprend que la foudre tombée du côté gauche étoit d'un bou augure, excepté dans les assemblées du peuple , « pneterquam ad comitia. » Les règles de l'art cessoient dans cette occasion : les magistrats y jngeoient à leur fantaisie de la bonté des auspices , et ces auspices étoient une bride avec laquelle ils menoient le peuple. Gicéron ajoute : « Hoc institutum reipublic« causa est, ut comitiorum, vel « in jure legum , vel iç indiciis populi , Tel in creandis magistra- « tibus , principes clvitatis essent interprètes. » Il avoit dit auparavaut qu'on Usoit dans les livres sacrés : « love tenante et fulgu- < rante , comitia populi habere nefas esse. > Gela avoit été introduit, dit-il , pour fournir aux magistrats un prétexte de rompre les assemblées du peuple*. Au reste, il étoit indifférent que la victime qu'on immoloit se trouvât de bon ou de mauvais augure : car, lorsqu'on n'étoit pas content de la première, on en immoloit une seconde, une troisième, une quatrième, qu'on appeloit « bostiae « succédané». > Paul Emile, voulant sacrifier, Ait obligé d'immoler vingt victimes : les dieux ne furent apaisés qu'à la dernière, dans laquelle on trouva des signes qui promettoient la victoire. C'est pour cela qu'on avoit coutume de dire que , dans lea sacrifices , les dernières victimes valoient toujours mieux que les premières. César ne fut pas si patient que Paul Emile : ayant égorgé plusieurs victimes, dit Suétone*, sans en trouver de favorables, il quitta les autels avec mépris , et entra dans le sénat.

4. «Optimis auspiciis ea geri qom pro reipublicsB sainte genrentary « qaa contra rempublicam flerint, contra anspicia fleri* > (X>« smeUmUy cbap. ty.)

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