‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 84 sur 244 · DANS LA RELIGION · texte numérisé non relu

DANS LA RELIGION

roient une diyinîté suprême, dont les divinités du peuple n'étoient qu'une participation. Les païens, très-peu scrupuleux dans le culte, croyoient qu'il étoit indifférent d'adorer la divinité môme , ou les manifestations de la divinité; d'adorer, par exemple, dans Vénus, la puissance passive de la nature , ou la divinité suprême , en tant qu'elle est susceptible de toute génération ; de rendre un culte au soleil ou à l'Être suprême , en tant qu'il anime les plantes , et rend la terre féconde par sa chaleur. Ainsi le stoïcien Balbus dit, dans Cicéron', « que Dieu participe par sa nature à toutes les choses d'ici-bas, qu'il est Cérès sur la terre ; Neptune sur les mers. » Nous en saurions davantage si nous avions le livre qu'Asclépiade composa, intitulé VHarmonie de toutes les théologies.

Comme le dogme de l'âme du monde étoit presque universellement reçu, et que l'on regardoit chaque partie de l'univers comme un membre vivant dans lequel cette âme étoit répandue, il sembloit qu'il étoit permis d'adorer indifféremment toutes ces parties, et que le culte devoit être arbitraire comme étoit le dogme.

Voilà d'où étoit né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnoit dans le monde païen : on n'avoit garde de se persécuter et de se déchirer les uns les autres : toutes les religions , toutes les théologies, y étoient également bonnes : les hérésies, les guerres et les disputes de religion , y étoient inconnues : pourvu qu'on allât adorer au temple , chaque citoyen étoit grand pontife dans sa famille.

Les Romains étoient encore plus tolérans que les Grecs , qui ont toujours gâté tout : chacun sait la malheureuse destinée de Socrate.

Il est vrai que la religion égyptienne fut toujours proscrite à Rome : c'est qu'elle étoit intolérante , qu'elle vouloit dominer seule , et s'établir sur les débris des autres ; de manière que l'esprit de douceur et de paix qui régnoit chez les Romains fut la véritable cause de la guerre qu'ils lui firent sans relâche. Le sénat ordonna d'abattre les temples des divinités égyptiennes ; et Valère Maxime * rapporte à ce sujet qu'Êmilius Probus donna les premiers coups , afin d'encourager par son exemple les ouvriers, frappés d'une crainte superstitieuse.

Mais les prêtres de Sérapis et d'Isis avoient encore plus de zèle pour établir ces cérémonies qu'on n'en avoit à Rome pour les proscrire. Quoique Auguste, au rapport de Dion', en eût défendu rexercice dans Rome, Agrippa, qui commandoit dans la ville en son absence, fut obligé de le défendre une seconde fois. On peut voir

4. « Deus pertinens per naturam cujusque reî, pcr terras Ceres , per « maria Neptunus, alil per alia , polerunl inlclligi ; qui qualesque sint , « qnoqne eos nomine consuetudo nuncupaverit, hos deos ctTcnorariel « colère deberoui. » {De nat. deor., liv II, chap. xxvm.)

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