Le Dictionnaire de l'Académie. (Ëd
2. Le DicUonnaire de Faretière. L'auteur (ùt chassé de l'Académie. (Bd.
phores et d'antithèses; tant de bouches ne parlent presque que
point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, rébranle à. tous les instans , et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit autrefois que ses mains étoîent avides ; je ne t'en dirai rien , et je laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.
Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse. Mous n'avons point l'esprit porté à ces établissemens singuliers et bizarres ; nous cherchons toujours la nature dans nos coutûmes simples et nos manières naïves.
Do Paris, le 27 de la lane de zilhagé, 4715.
Lettre LXXIV. — Rica a Usoek
Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit : « Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mèue à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux.
« — Que cela veut- il dire, monsieur? est-ce qu'il est plus poli, plus affable qu'un autre? — Ce n'est pas cela, me dit-iL — Ah! j'entends : il fait sentir à tous les instans la supériorité qu'il a sur tous ceux qui l'approchent; si cela est, je n'ai que faire d'y aller; je prends déjà condamnation , et je la lui passe tout entière. »
n fallut pourtant marcher; et je vis un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me lasser de l'admirer : « Ah 1 bon Dieu ! dis-je en moi-même , si , lorsque j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je représentois un grand sot! » Il auroit fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venoient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance. Ils savoient bien que nous étions au-dessus d'eux; et, s'ils l'avoient ignoré, nos bienfaits le leur auroîent appris chaque jour. N'ayant rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables ; nous nous communiquions aux plus petits : au milieu des grandeurs , qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient sensibles; ils ne voyoient que notre ceeur au-dessus d'eux; nous descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques, lorsqu'il fàlloit faire respecter la nation aux étrangers, lorsque enfin, dans les occasions périlleuses, il
folloit animer les soldats , nous remontions êmt fois plus haut qoe
nous n'étions descendus : nous ramenions la fierté sur notre vi-
sag;e^ et l'on trouTOit quelquefois que nous représentions assez
bien.
De Paris, le 4 6 de la lane de sophar, 47 1 5.
LBJXBE LXXV. — USBKK A R^ÉDl.
A VenUe,
Il faut que je te Tavoue, je n'ai point remarqué chez les chrétiens cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les musulmans. Il y a bien loin chez eux de la profession à la croyance , de la croyance à la conviction , de la conviction à la pratique. La religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes, qui appartient à tout le monde. Les gens de cour, les gens de guerre, les femmes môme, s'élèvent contre les ecclésiastiques, et leur demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce n'est pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qji^'ils aient pris la peine d'examiner la vérité ou la fausseté de cette religion qu'ils rejettent : ce sont des rebelles qui opt senti le jpug , et l'ont secoué avant de l'avoûr connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur incrédulité que dans leur foi ; ils vivent dans uji flux et reflux qui les porte sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit un jour : « Je crois TimmortaUté de l'âme par semestre; mes ppinions dépendent aibsolument de la constitution do mon corps ; selon que j'ai plus ou moins d'esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l'air que je respire est subtil ou grossier , que les viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinosiste, socinien, catholique, impie, ou dévot. Quand le médecin est auprès de mon Ut, le confesseur me trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la reli* gipn de m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me consoler quand je suis malade : lorsque je n'ai plus rien à espérer d'un côté , la religion se présente et me gagne par ses pro* messes; je veux bien m'y livrer, et mourir du côté de l'espérance. 9
Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent tous les esclaves de leurs Ëtats, parce, dtsoient-ils, que le christianisme rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion leur étoit très-utile : ils abaissoient par là les seigneurs , de la puissance desquels ils jretiroient le bas peuple. Ils ont ensuite lait des conquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur éicuit avantageux d'avoir des esclaves; ils ont permis d'en acheter «t d'en vendre, oubliant ce principe de religion qui les toudioit tant. Que veux-tu que je te dise? vérité dans un temps, entiur ilana im
antre. Que ne faîsonS'&ous comme les ehiétietif T Nous sommet bîMi simples âe refuser des établissemens et des confuétei £aoiles dans des climats heureux^ , parce que Teau n'y est pas assez pure pour nous laver selon les principes du saint Alcoran i
Je rends grftées au Dieu tout-puissant, qui a envoyé Hall son ^and prophète, de ce que Jo professe une «eligion qui se fût préférer A tous les intérêts bumams, et qui est pure comme le ciel, dont elle est descendue.
De Paris, le 43 de la lune de sapfaar, i7ih.
LbTTRB LXXVi. — USB«K A flOM AMI IMSIT.
A Smyrne,
Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent euxmêmes. On les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés indignement par les rues; on les note d'infamie; on confisque leurs biens.
Il me parott, Ibben, que ces lois sont bien Injustes. Quand je suis accablé de douleur , de misère , de mépris , pourquoi Teut-en m'empécher de mettre fin à mes peines , et me priver cruellement d*un remède qui est en mes mains ?
Pourquoi veut-on que je travaille pour une eoeiété dont je consens de n'être plus ; que je tienne malgré moi une convention qui s'est faite sans moi? La société est fondée sur un avantage mu tuel; mais lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été donnée comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse . l'effet doit donc cesser aussi.
Le prince veut-il que Je sois son sujet quand je ne retire point les avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent^iis dûnander ce partage inique de leur utilit'é et de mon désespoir? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des gr&ces qui m'accablent ?
Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois; mais, quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
Hais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la Providence. Dieu a uni votre âme avec votre corps , et vous l'en séparez : vous vous opposez donc à ses desseins, et vous lui résistez.
Que veut dire cela? troublé -je l'ordre de la Providence lorsque je change les modifications de la matière , et que je rends carrée une boule que les premières lois ilu mouyem^nt, c'est-à-dire les lois de la création et de la conservation, avoient faite ronde?
4 . Les mahométans ne se soudent point de prendre Venise , parce qa'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.
Non, sans doute : je ne fais qu'user du droit qui m'a été donnée et, en ce sens, je puis troubler à ma fantaisie toute la nature sans que Ton puisse dire que je m'oppose à la Providence.
Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura- 1- il moins d'ordre et moins d'arrangement dans l'univers? Croyez-vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite et moins dépendante des lois générales , que le monde y ait perdu quelque cbose , et que les ouvrages de Dieu soient moins grands , ou plutôt moins immenses ?
Croyez- vous que mon corps , devenu un épi de blé , un ver , un gazon , soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que mon âme, dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins sublime?
Toutes ces idées , mon cher Ibben , n'ont d'autre source que notre orgueil. Nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu'on en ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être aussi parfait que nous dégraderoit toute la nature ; et nous ne concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que dis-je? tous les hommes ensemble, cent millions de terres comme la nôtre , ne sont qu'un atome subtil et dé^ lié que Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses connois-
sances.
A Paris, le 4 6 de la lune de saphar, 1746.
Lettre LXXVII. — Ibbbn a Usbbk.
A Paris,
Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs sont moins des châtimens que des menaces. Ce sont des jours bien précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudroit abréger. Que servent toutes ces impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux, indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la félicité môme?
Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver l'union est un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi civile.
De Smyme, le dernier jour de la lune de saphar, 4715.
Lettre LXXVllL — Rica a Usbek.
il**».
Je t'envoie \^ copié d'une lettre qu'un François qui est en Espagne a écrite ici ; je crois que tu seras bien aise de la Toir.
« Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal , et je vis parmi des peuples qui , méprisant tous les autres , font aux seuls François l'honneur de les haïr.
«( La gravité est le caractère brillant des deux nations: elle se.manifeste principalement de deux manières, par les lunettes ^t par la moustache.
« Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de profondes lectures , à un tel point que sa vue s'en est affoiblie : et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit, pour le nez d'un savant.
« Pour la moustache , elle est respectable par elle-même , et indépendamment des conséquences ; quoique pourtant on ne laisse pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du prince et l'honneur de la nation, comme le fît bien voir un fameux général portugais dans les Indes'; car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitans de Goa vingt mille pistoles sur ce gage: elles lui furent prêtées d'abord , et dans la suite il retira sa mous> tache avec honneur.
«On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la vanité ; aussi en ont-ils. Ils la fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se sentent le cœur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du Grand-Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une vilJe "du Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence , une créature si parfaite ne travailleroit pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudroit jamais, par
4* Jean de Castre?. ^
ll02fT£5QUl£U U
une vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.
« Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualité^ dont JQ viens de pi^fl^r celle d'être U propriété re ^*\kn^ grande épé3 , ou d'avoir appris de son p^re l'art de faire jurer Mpje discordante guitare , il ne travaille plus : son honneur s'intéresse au repos 4o ses membres. Oelui qpi reste assis dix heures par jour obtient précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert. ^
« Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans le cœur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses ; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne sauroit pas* ser pour galant.
«Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups , ou d'un magistrat décrépit ; mais ils les enfermeront avec un novieç fervent qui baisse les yeux, ou un robuste franciscain qui les élève.
« Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes ; ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon , et qu'on les surprenne par le bout des pieds : ils savent que l'imagination va toujours , que rien ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit quelquefois averti d'avance.
« On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles ; elles le sont encore plus pour les Espagnols. Les femmes les guérissent de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, ettl leur reste souvent un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.
« lis ont de petites politesses qui en France paroîtroient mal placées : par exemple , un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permission ; et l'inquisition ne fait jamais brûler un juif sans lui faire ses excuses.
« Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si attachés à l'in- ' quisition , qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur ôter. Je voudrois seulement qu'on en établit une autre , non pas contre les hérétiques , mais contre les hérésiarques qui attribuent i de petites pratiques monacales la même efficacité qu'aux sQpt sacremens, qui adorent tout ce qu'ils Ténèreat, at qui sont si dévots qu'ils sont à p«ine chrétiens.
« Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Yo^ez une de
LETTRES PEUSANES. 2i9
leurs bibliothèques, les romans d'un cdté,'et les scolastiques de Tautre : tous diriez que les parties en ont été faites , et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine.
a Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres*.
« Ils ont fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et ils ne connoissent pas leur propre continent : il y a sur leurs rivières tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues ^
« Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes. »
Je ne seroîs pas fâché, Usbek,,de voir une lettre écrite à Madrid par un Espagnol qui voyageroit en France ; je crois qu'il vengeroit bien sa nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris :
« Il y a ici une maison où Von met les fous • on croîroit d'abord qu'elle est la plus grande de la ville ; non : le remède est bien petit pour le mal. Sans doute que les François , extrêmement décriés chez leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas. »
Je laisse là mon Espagnol. Adieu , mon cher Usbek.
De Paris, le 47 de la lune, de saphar, 4746.
Lbttbk LXXIX. — Usbek à Rhédi.
À Venise.
La plupart des législateurs ont été des hommes bornés que le hasard a mis à la tête des autres, et qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.
Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage : ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont à la .vérité conformés aux petits esprits, mais décrédités auprès des gens de bon sens.
Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les cas particuliers : ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses que par parties, et n'embrasse rien d'une vue générale.
Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la vulgaire ; chose absurde pour un faiseur de lois : comment peuton les observer , si elles ne sont pas connues ?
Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvé étar