‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 104 sur 168 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

45o LETTRES PERSANES,

trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches , et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage: elles lui furent prêtées d abord , et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.

On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de 1 orgueil; aussi en ont-ils. Ils le fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de TEspagne et du Portugal se sentent le cœur extrêmement élevé lorsqu'ils sont ce qu ils appellent de vieux chrétiens , c'est-k-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers siècles d'embras» ser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du grand seigneur de sultane si orgueil* leuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur oUvâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur sa porte , et les bras croisés. Un homme de cette con» séquence, une créature si parfaite ne travailleroit pas pour tous les trésors du monde, et ne se ré* soudroit jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre Thonneur et la dignité de sa peau.

Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne, comme par exemple quand

il peut ajouter aux quaUtés dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une discordante guitare , il ne travaille plus : son lion» neur s^intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix heures par jour obtient précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq , parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.

Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade d'une tranquillité philosophique , ils ne l'on pourtant pas dans le cœur; car ils sont tou> jours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses ; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne sauroit passer pour galant.

Us sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit : mais ils les enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un robuste Franciscain qui les élève. •

Ils permettent à leurs femmes de parokre avec le sein découvert : mais ils se veulent pas qu'on leur voie le talon , et qu'on les surprenne par le bout des pieds. "^

On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles ; elles le sont encore plus pour les Espagnols. Les femmes les guérissent de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer ; et il leur reste

souvent un long et fâcheux souvenir d'une passioa

éteinte*

Ils ont de petites politesses qui en France paroîtroient mal placées : par exemple , un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permission; et l'inquisition ne fait jamais brûler un Juif sans lui faire ses excuses.

Les Espagnols qu'on ne brûle pas, paroissent si attachés à l'inquisition , qu^il y auroit de la mauvaise humeur de la leur ôter. Je voudrois seulement qu*oa en établît une autre , non pas contre les hérétiques , mais contre les hérésiarques qui attribuent a de petites pratiques monacales la même efficacité qu'aux sept sacrements , qui adorent tout ce qu'ils vénèrent| et qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.

Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les Espagnols ; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques , les romans d'un côté, et les scolastiques de l'autre : vous diriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine.

Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres.

Ils ont fait des découvertes immenses dans le Nouveau-Monde^ et ils ne connoissent pas encore leup proproicontinent : il y a sur leurs rivières tel point qui n'a pas encore été découvert, et dans leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues, (i) Il ■ * 1-^.— -

(i) L^sBatuecai*

Ils disent que le soleil se levé et se couche dans

leur pays : mais il faut dire aussi qu'en faisant sa

<u>urse il ne rencontre que des campagnes ruinées

et des contrées désertes.

Je ne serois pas facbé, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid, par un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris :

Il y a ici une maison où l'on met les fous : on croiroit d'abord qu'elle est la plus grande de la ville; non : le remède est bien petit pour le mal. Sans doute que les François , extrêmement décriés chez leurs voisins , enferment quelques fous dans une maison pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas.

Je laisse Ik mon Espagnol. Adieu , mon cher

Usbek.

De Paris j le i^ delà lune de Saphar^ 17 15.

Page 1