‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 124 sur 168 · LETTRE C VL · texte numérisé non relu

LETTRE C VL

USBEK. A KHÉDI, A Veniie.

Ou tu ne penses pas ce que tu dis , ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie poar t' instruire, et tu méprises toute instruction : tu viens pour te former dans un pays où Ton cultive les beauxarts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi? je suis plus d'accord avec toi que eu ne l'es avec toi-même.

As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux où nous entraineroit la perte des arts ? Il n*est pas nécessaire de se l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un s'uige passablement instruit pourroit vivre avec honneur; il s'y trouveroit à peu près \ la portée des autres habitants, on ne lui trouveroit point l'esprit singulier ni le caractère bizarre ; il passeroit tout comme ua autre, et seroit même distingué par sa gentillesse.

Tu àia que les fondateurs des empires ont presque, tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbare3 n'aient pu j comme des torrents impétueux, seTepandre sur la terre , et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les plus policés. Mais prends- y garde, ils ont appris les arts, ou les ont Eût exercer aux peuples vaincus; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.

Tu crains, dis*tu, que Ton n'invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par le droit des gens ; et le consentement unanime des nations enseveliroit cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent chercher des sujets , et non pas des terres.

Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes; tu trouves étrange qu'iLn'yait plus de place imprenable ; c'est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus tôt qu'elles ne l'étoient autrefois.

Tu dois avoir remarqué , en lisant les histoires , que depuis l'invention de la poudre les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu'elles ne l'étoient, parce qu'il n'y a presque plus de mêlée.

Et quand il se sçroit trouvé quelque cas particulier où un art auroit été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter? Penses^tu, Rhédi, que la religtt>n que notre saint prophète a apportée du ciel soit per-

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nicîeuse parce qu'elle servira un jour à confondre les

perfides chrétiens?

Tu crois que les arts amollissent les peuples , et par la sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut Teffet de leur mollesse ; mais il s'en fau£ bien que cet exemple décide , puisque les Grecs , qui les vainquirent tant de fois et les subjuguèrent i cuUivoient les arts avec infiniment plus de sqin qu'eux.

Quand on dit que les arts rendant les hommes efféminés, on ne parle pas du moins des gens qui s y appliquent , puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté, qui de tous les vices est celui qui ^uQoUit le f^w le courage.

Il n'est donc question que de ceux qui en jouis^ sent. Mais comme dans un pays policé ceux qui joui^ sent des commodités d'un art sont obligés d en eut» tiver un autre, à moins de se voir réduits a une pauvreté honteuse , il suit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.

Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle , et où l'on raffine te plus sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement , il faut que ' cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devoit paroître à uneassem* blée avec une certaine parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande, et elle est obéie plus promptemcnt que

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ne seroit notre monarque, parce qae Fint^rêt est le plus grand monarque de la terre.'

Cette ardeur pour le travail , 'cette passion de s'en* richir, passe de condition en condition , depuis les artisans jusqu'aux grands^ Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiate-^ ment au^-dessous de lui.Yous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse, et court risque d'accourcir ses jours pour amasser^ dit-il , de quoi vivre.

Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit que travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant?

Je suppose, Rhédii qu'on ne souffrit dans ua royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand nom« bre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie , je le soutiens , cet état seroit un des plus misérables qu'il y eût au monde.

Quand les habitants auroient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins , le peuple dépériroit tous les jours ; et l'état deviendroit si foible qu'il n'y auroit si petite puissance qui ne pût le conquérir.

Il seroit aisé d'entrer dans un long détail , et de te faire voir que les revenus des particuliers cesseroient presque absolument , et par conséquent ceux du prince. Il n'y auroit presque plus de relation de facultés entre les citoyens ; on Verroit finir cette

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prince : eltes ne lui avoient peut-être pas parlé deux fois en leur vie; chose pourtant très-Êicile a £iire chez les princes européens. Hais c'est qu'il n'y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou dans les provinces , qui n^ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut £ure. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement : c'est comme un nouvel état dans l'état ; et celui qui est à la cour, à Paris , dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats , des prélats , s'il ne connoît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui Yoit bien une machine qui joue, mais qui n'en connoît point les ressorts.

Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d*être h maîtresse d'un ministre pour coucher avec lai ? Quelle idée ! c'est pour lui présenter cinq ou six placets tous les matins ; et la bonté de leur naturel paroît dans l'empressement qu'elles ont de faire da bien k une infinité .de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.

On se plaint en Perse de ce que le royaume e^ gouverné par deux ou trois femmes : c*est bien pis en France , oit les femmes en général gouvernent , et non-seulement prennent en gros , mais même se partagent en détail toute l'autorité.

De Paris y le dernier de la lune de Chalvalf 1719*

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