LETTRE CIX
RICA A***
LViriVERSiTiî de Paris est la fille aînée des rois de France , et très-aînée ; car elle a plus de neuf cents ans : aussi réve-t-elle quelquefois.
On m'a conté qu'elle eut » il 7 ^ quelque temps,
LETTRES PERSANES. o.^
un grand démêlé avec ([quelques docteurs à Foccasion de la lettre Q (i ), qu'elle \ouloit que Ton prononçât comme un K. La dispute s'échauffa si fort que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le parlement terminât le différend ; et il accorda permission , par un arrêt solennel, à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre a leur fantaisie. îl faisoit beau voir les deux corps de l'Europe les plus respectables occupés à décider du sort d'une lettre de Falphabet !
Il Amble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes s'étrécissent lorsqu'elles $ont assemblées , et que là où il y a plus de sages il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s'stttachent toujours si fort aux minuties, aux vains usages, que l'essentiel ne va jamais qu'après. J'ai ouï dire qu'un roi d'Aragon (a) ayant assemblé les états d'Aragon ^ et de Catalogne, les premières séances s'employèrent à décider en quelle langue les délibérations seroicnt conçues : la dispute étoit vive; et les états se seA)ient rompus mille fois si l'on n avoit imaginé un expédient, qui étoit que la demande seroit faite en langage catalan , et^ la réponse en aragonois.
De Paris j le a5 de la lune de ZUhagéy 1718.
(1) H vent parler de la querelle deRamus. (a) Cétoit en x6io.
LETTRE ex.
RICA A**»
Le rôle d'uile jolie femme est beaucoup plus gra^e que Ton ne pense. Il n*y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin a sa toilette au milieu de ses domestiques : un général d*armée n emploie pas plus d'attention à placer sa droite ou son corps de réserve , qu'elle en met à poster une mouche, qjf^* peut manquer, mais dont elle espère ou prévoit le succès.
Quelle. gêne d'esprit , quelle attention , pour con* jcîlier sans cesse les intérêts de deux rivaux ; pour paroître neutre à tous les deux, pendant qu elle e^ livrée à Tun et à l'autre , et se rendre médiatrice sur tous les sujets de plainte qu'elle leur donne !
Quelle occupation pour faire succéder et renaître les parties de plaisirs , et prévenir tous les accidents qui ^urroient les rompre !
Avec tout cela , la plus grande peine n^est pas dit se divertir, c'est de le paroître. Ennuyez-les tant que vous voudrez , elles vous le pardonneront , pourvu que l'on puisse croire qu'elles se sont réjouies.
Je fus y il y a quelques jours , d'un souper que des femmes (ireht à la campagne. Dans le chemin, elles disoient sans cesse : Au moins'', il faudra bien nous divertir.
Nous nous trouvâmes assez mal assortis , et par conséquent assez sérieux. Il faut avouer, dit une de
LETTRES PERSAKEi Sif
«es femmes, que nous nous divertissons bien : il n'y
a pas aujourd'hui dans Paris une partie si gaie qua
lu nôtre. Comme Tennui me gagnoil, une femma
me éeooua , et me dit : Elb bien ! ne sommes«nou«
pas de bonne humeur (^ Oui , lui répondisse en. bail*
lant : je crois que je crèverai à force de rire. Cepen^
dant la tristesse triomphoit toujours des réfle&ions ;
et, quant à moi, je me sentis conduit de bâillement
en bâillement dans un sommeil léthargique qui finit
tous mes plaisirs*
De Paris ^ le ii de la Urne de Mnharram , 1718.