MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON
▲ M. l'abbé ns GUASOO.
Je n'ai pas le courage , monsieur l'Abbé , de vous apprendre la maladie , encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins , ni la conduite de ses amis, n'ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Quis desiderio sitpudor tant caricapitis? L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie , le regret universel , ce que le roi en a dit * publiquement, que cétoit un homme impossible à remplacer y sont des ornements à sa mémoire , mais ne consolent point ses amis. Je l'éprouve ; l'impression du spectacle, l'attendrissement, s'effaceront avec le temps : mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par
* Louis XV envoya , oatre cela , chez lui un seigneur de la cour, pour avoir des nouvelles de son état ( le duc de Kivemois ),
ceux qui en ont joui. Je ne l'ai pas quitté ' jusqu'au moment qu'il a perdu toute connoissance , dix-huit heures avant sa mort : madame Dupré lui a rendu les mêmes soins ; et le chevalier de Jaucourt ne l'a quitté qu'au dernier moment. Je vous suis, monsieur l'Abbé, toujours aussi dévouée.
De Pcmtchartrin , le 17 février 1755.
* Cette assistance ne fut pas inutile an repos du malade , et on lui devra peut-être un jour quelque nouvelle richesse littéraire de cet homme illustre , dont le public auroit été probablement privé ^ car on a appris qu'un jour, pendant que madame la duchesse d'Aiguillon étoit allée diner, le P. Routh , jésuite irlandois , qui l'avoit confessé , étant venu , et ayant trouvé le malade seul avec son secrétaire , fit sortir celui-ci de la chambre , et s'y enferma sOus clef. Madame d'Aiguillon, revenu d'abord après dtner, trouva le secrétaire dans Fanticbambre , qui lui dit que le P. Routh l'avoit fait sortir, voulant parler en particulier à Montesquieu. Comme , en s'approchant de la porte , elle entendit la voix du malade qui parloit avec émotion , elle frappa , et le jésuite ouvrit : Pourquoi tourmenter cet homme mourant ? lui dit-elle alors. Montesquieu , reprenant luimême la parole , dit : Voilà , Madame , le P, Rootk gui voudroit m* obliger de lui lisnrer la clef de mon armoire pour enlever mes papiers. Madame d'Aiguillon fit des re* proches de cette violence au confesseur, qui s'excusa en disant : Madame , il faut que j'obéisse à mes supérieurs^ et il fut renvoyé sans rien obtenir. Ce fut ce jésuite qui pubna , après la mort de Montesquieu , une lettre supposée y adressée à M. GauHier , alors nonce k Paris, dans laquelle il fait dire à cet illustre écrivais : « Que c'éteil le goèt du » neuf et du singulier, le désir de passer pour un génie sapé—