‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 42 sur 129 · AU PARLEMENT DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

AU PARLEMENT DE BORDEAUX

Pour lors, il n'a plus suffi que le magistrat examinât la pureté de ses intentions ; ce n'a plus été assez qu'il put dire à Dieu : Proba me , Deus , et scito cor meum ; il a fallu qu'il examinât son esprit , s€S connoissances et ses talents ; il a fallu qu'il se rendît compte de ses études , qu'il portât toute sa vie le poids d'une application sans relâche, et qu'il vît si cette application pouvoit donner à son esprit la mesure de connoissances et le degré de lumière que son état exigeoit^

On lit, dans les relations de certains voyageurs , qu'il y a des mines où les travailleurs ne voient jamais le jour. Us sont une image bien naturelle de ces gens ddlait l'esprit , appesanti sous les organes , n'est capable de recevoir aucun degré de clairvoyance. Une pareille incapacité exige d'un homme juste qu'il se retire de la magistrature ; une moindre incapacité exige d'un homme jusie qu'il la surmonte par des sueurs et par des veilles.

Il faut encore que la justice soit prompte. Souvent l'injustice n'est pas dans le jugement, elle est dans les délais; souvent l'examen a fait plus de tort qu'une décision contraire. Dans la constitution présente , c'est un état que d'être plaideur ; on porte ce titre jusqu'à son dernier âge : il va à la postérité ; il passe , de neveux en neveux , jusqu'à la fin d'une malheureuse famille.

La pauvreté semble toujours attachée à ce titre si triste. La justice la plus exacte ne sauve jamais que d'une partie des malheurs ; et tel est Tétat

des choses , que les formalités introdurites pour conserver l'ordre public sont'aujourd'huî 1« fléau des particuliers. L'iodustrie du palais est devenue une source de fortune, comme le commerce et le labourage ; la maltote a trouvé à s'y repaître , et à disputer à la chicane la ruine d'un^ malheureux plaideur.

Autrefois les gens de bien menoient devant les tribunaux les hommes injustes : aujourd'hui ce sont les hommes injustes qui y traduisent les gens de bien. Le dépositaire a osé nier le dépôt , parce qu'il a espéré que la bonne foi craintive se lasseroit bientôt de le demander en justice ; et le ravisseur a fait connoîlre à celui qu'il opprimoit qu'il n'étoit point de sa prudence de continuer à lui demander raison de ses violences.

On a vu ( ô siècle malheureux ! ) des hommes iniques menacer de la justice ceux à qui ils enlevoient leurs biens , et apporter pour raison de leurs vexations la longueur du temps , et la ruine inévitable à ceux qiai voudroient les faire cesser. Mais quand l'état de ceux qui plaident ne seroit point ruineux , il suffiroit qu'il fut incertain pour nous engager à le faire finir. Leur condition est toujours malheureuse, parce qu'il leur manque quelque sûreté du côté de leurs biens , de leur fortune et de leur vie.

Cette même considération doit inspirer à un magistrat juste une grande affabilité , puisqu'il a toujours affaire à des gens malheureux. Il faut que le^peiqile soit toujours présent à ses inquié-

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. 175 tildes , semblable à ces bornes^que les voyageurs trouvent dans les grands chemias , sur lesquelles ils reposent leur fardeau; Cependant on a vu des juges qui , refusant à leurs parties tous les égards , pour conserver , disoient-iîs , la neutralité , tom* boient dans une rudesse qui les en faisoit plus sûrement sortir.

Mais qui est-ce qui a jamais pu dire , si Ton en excepte les stoïciens, que cette affection générale pour le genre humain*, cpxi est la vertu de l'homme considéré en. lui-même , soit une vertu étrangère au caractère d?e juge? Si c'est la puissance qui doit endurcir le cœur, voyez comme l'autorité paternelle endurcit les cœurs des pères, et réglez votre magistrature sur la première de toutes les magistratures.

Mais , indépendamment de l'humanité , la bienséance, et l'affabilité , chez un peuple poli , deviennent une partie de la justice; et un juge qui en manque pour ses clients commence dès lors à ne plus rendre à chacun ce qui lui appartient Ainsi , dans nos mœurs , il faut qu'un juge se conduise envers ses parties de manière qu'il leur paroisse bien plutôt réservé que grave , et qu'il leur fasse voir la probité deCaton sans leur en montrer la rudesse et l'austérité.

J'avoue qu'il y a des occasions où il n'est point d'âme bienfaisante qui ne se sente indignée. L'usage qui a introduit les sollicitations semble avoir été fait pour éprouver la patience des juges qui ont du courage et de la probité. Telle est la

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Gorruption du cœur des hommes , qu*il semble que la conduite générale soit de la supposer toujours dans le cœur des autres.

O vous qui employez pour nous séduire tout ce que vous pouvez vous imaginer de plus inévitable; qui, pour nous mieux gagner, cherchez toutes nos foiblesses; qui mettez en œuvre la flatterie , les bassesses , le crédit dés .grands , le charme de nos amis , l'ascendant d'une épouse chérie , quelquefois même un empire que vous croyez plus fort; qui , choisissant toutes nos pas-» sions , faites attaquer notre cœur par l'endroit le moins défendu ; puissiez-vous à jamais manquer tous vos desseins , et n'obtenir que de la confusion dans vos entreprises ! Nous n'aurons point à vous faire les reproches que Dieu fait aux pécheurs dans les livres saints, Fous m avez fait servir à vos iniquités : nous résisterons à vos sollicitations les plus hardies , et nous vous ferons sentir la corruption de votre cœur et la droiture du nôtre.

11 faut que la justice soit universelle. Un juge ne doit pas être comme l'ancien Caton , qui fut le plus juste sur son tribunal , et non dans sa famille. La justice doit être en nous une conduite générale. Soyons justes dans tous les lieux, justes à tous égards, envers toutes personnes, en toutes occasions.

Ceux qui ne sont justes que dans les cas où leur profession l'exige, qui prétendent être équitables dans les affaires des autres lorsqu'ils ne

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. 177 sont pas incorruptibles dans ce qui les touche eux-mêmes, qui n'ont point mis l'équité dans les plus petits événements de leur vie, courent risque de perdre bientôt cette justice même qu'ils renden^t sur le tribunal. Des juges de cette e^èce ressemblent à cks monstrueuses divinités que la Fable avoit inventées , qui mettoient bien quelque ordre dans Tunivers, mais qui, chargées de crimes et d'imperfections , troubloient ellesmêmes leurs lois , et faisoient rentrer le monde dans tous les dérèglements qu'elles en avoient bannis.

Que le rôle de l'homme privé ne fasse donc point de tort à celui de l'homme public : car dans quel trouble d'esprit un juge ne jette-t-il point les parties, lorsqu'elles lui voient les mêmes passions que celles qu'il faut qu'il corrige, et qu'elles trouvent sa conduite répréhensible cojnme celle qui a fait naître leurs plaintes ! « S'il aimoit la justice , diroient-elles , la refuse- » roit-il aux personnes qui lui sont unies par des » lieps si doux , si ^rts , si sacrés , à qui il doit » tenir par tant de motifs d'estime , d'amour , de » reconnoissance , et qui peut-être ont mis tout » leur bonheur entre ses mains ? »

Les jugements que nous rendons sur le tribunal peuvent rarement décider de notre probité : c'est dans les affaires qui nous intéressent particulièrement que notre cœur se développe et se fait connoître; c'est là-dessus que le peuple nous juge ; c'est là-dessus qu'il nous craint ou Tome V. 12

qu'il espère de nous. Si notre conduite est condamnée, si elle est soupçonnée, nous devenons soumis à une espèce de récusation publique ; et le droit de juger que doui exerçons est mis , par ceux qui sont obligés de le souffrir , au rang de leurs calamités.

Il est temps , Messieurs , de vous parler de ce jeune prince, héritier de la justice de ses ancêtres comme de leur couronne. L'histoire ne connoît point de roi qui , dans Tâge mûr et dans la force de son gouvernement , ait eu des jours si précieux à l'Europe, que ceux de l'enfance de ce monarque. Le ciel avoit attaché au cours de sa vie innocente de si grandes destinées, qu'il sembloit être le pupille et le roi de toutes les nations. Les hommes des climats les plus reculés regardoient ses jours comme leurs propres jours. Dans les jalousies des intérêts divers , tous les peuples vivoient dans une crainte commune. Nous ses fidèles sujets , nous François , à qui on donne l'éloge d'aimer uniquement notre roi, à peine avions-nous en ce point l'avantage sur les nations alliées , sur les nations rivales , sur les nations ennemies. Un tel présent du ciel , si grand par ce qui s'est passé , si grand dans le temps présent, nous est encore pour l'avenir une illustre promesse. Né pour la félicité du genre humain , n'y auroit-il que ses sujets qu'il ne rendroit pas heureux? Il ne sera point comme le soleil, qui

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. 179 donne la vie à tout ce qui est loin de lui , et qui brûle tout ce qui l'approche.

Nous venons de voir une grande princesse * sortir du deuil dont elle étoit environnée. Elle a paru, et les peuples divers, dans ces sortes d'événements, uniquement attentifs à- leurs intérêts , n'ont regardé que les vertus et les agréments que le ciel a répandus sur elle. Le jeune monarque s'est incliné sur son cœur; la vertu nous est garante pour l'avenir de ce tendre amour que les charmes et les grâces ont fait naître.

Soyez , grand roi , le plus heureux des rois. Nous qui vous aimons , bénissons le ciel de ce qu'il a commencé le bonheur de la monarchie par celui de la famille royale. Quelque grande que soit la félicité dont vous jouissez , vous n'avez rien que ce que vos peuples ont mille fois désiré pour vous : nous implorions tous les jours le ciel; il nous a tout accordé : mais nous l'implorons encore. Puisse votre jeunesse être citée à tous les rois qui viendront après vous ! Puissiez-vous, dans un âge plus paiir, n'y trouver rien à reprendre, et, dans les grands engagements où vous entrez , toujours bien sentir ce que doit à l'univers le premier des mortels! Puissiez -vous toujours cultiver, dans la paix , des vertus qui ne sont pas moins royales que les vertus militaires, et n'oublier jamais que le ciel , en vous faisant naître , a déjà fait toute votre

' Ce discours fut prononcé dans le temps du mariage du roi .

i8o DISCOURS

grandeur, et que, comme l'immense Océan , vous

n'avez rien à acquérir !

Que le prince en qui vous avez mis votre principale confiance, qui ne trouve votre gloire que là où il voit votre justice ; ce prince inflexible comme les lois mêmes, qui décerne toujours ce qu'il a résolu une fois , ce prince qui aime les règles et ne connoît pas les exceptions , qui se suit toujours lui-même , qui voit la fin comme le commencement des projets, et qui sait réduire les courtisans aux demandes justes , distinguer leurs services de leurs assiduités , et leur apprendre qu'ils ne sont pas plus à vous qu'à vos autres sujets , puisse être long-temps auprès de votre trône, et y partager avec vous les peines de la monarchie !

Avocats, la cour connoît votre intégrité, et elle a du plaisir de pouvoir vous le dire. Les plaintes contre votre honneur n'ont point encore monté jusqu'à elle. Sachez pourtant qu'il ne suffit pas quç votre ministère soit désintéressé pour être pur. Vous avez du zèle pour vos parties , et nous le louons ; mais ce zèle devient criminel lorsqu'il vous fait oublier ce que vous devez à vos adversaires. Je sais bien que la loi d'une juste défense vous oblige souvent de révéler des choses que la honte avoit ensevelies; mais c'est un mal que nous ne tolérons que lorsqu'il est absolument nécessaire. Apprenez de nous cette maxime, et souvenez- vous -en toujours:

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. 181 Ne dites jamais la vérité aux dépens de votre vertu.

Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes ! Les saillies de certains esprits sont peut-être les phis grandes épines de notre ministère; et bien loin que ce qui fait rire le peuple puisse mériter nos applaudissements, nous pleurons toujours sur les infortunés qu'on déshonore.

Quoi ! la honte suivra tous ceux qui approchent de ce sacré tribunal ! Hélas ! craint-on que les grâces de la justice ne soient trop pures ? Que peut-on faire de pis pour les parties ? On les fait gémir sur leurs succès mêmes , et on leur nend , pour me servir des termes de TÉcriture, les fruits de la justice amers comme de V absinthe.

Eh! de bonne foi, que voulez-vous que nous répondions, quand on viendra nous dire : « Nous » sommes venus devant vous , et on nous y a cou- » verts de confusion et d'ignominie; vous avez » vu nos plaies, et vous n'avez pas voulu y mettre » d'huile; vous vouliez réparer les outrages qu'on » nous a faits loin de vous , et on nous en a fait » sous vos yeux de plus réels; et vous n'avez rien » dit : vous que, sur le tribunal où vous étiez, » nous regardions comme les dieux de la terre ^ » vous avez été muets comme des statues de bois » et de pierre. Vous dites que vous nous conservez

, » nos biens ; eh ! notre honneur nous est mille » fois plus cher que nos biens. Vous dites que

, » vous mettez en sûreté notre vie : ah ! notre hon-

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» neur nous est bien d'un autre prix que notre » vie. Si vous n'avez pas la force d'arrêter les sail- » lies d'un orateur emporté , indiquez-nous du » moins quelque tribunal plus juste que le vôtre. » Que savons-nous si vous n'avez pas partagé le » barbare plaisir que l'on vient de donner à nos » parties , si vous n'avez pas joui de notre déses- » poir, et si ce que nous vous reprochons comme » une foiblesse , nous ne devons pas plutôt vous » le reprocher comme un crime ? »

Avocats , nous n'aurions jamais la force de soutenir de si cruels reproches , et il ne seroit jamais dit que vous auriez été plus prompts à manquer aux premiers devoirs que nous à vous les faire connoître.

Procureurs, vous devez trembler tous les jours de votre vie sur votre ministère. Que dis-je? vous devez nous faire trembler nous-mêmes. Vous pouvez à tous moments nous fermer les yeux sur la vérité , nous les ouvrir sur des lueurs et des apparences. Vous pouvez nous lier les mains, éluder les dispositions les plus justes et en abuser; présenter sans cesse à vos parties la justice, et ne leur faire embrasser que son ombre ; leur faire espérer la fin , et la reculer toujours ; les faire marcher dans un dédale d'erreurs. Pour lors , d'autant plus dangereux , que vous seriez plus habiles , vous feriez verser sur nous-mêmes une partie de la haine. Ce qu'il y auroit de plus triste dans votre profession , vous le répandriez

AU PARLEMENT DE BORDEAUX. j83 sur la nôtre, et nous deviendrions bientôt les plus grands criminels après les premiers coupables. Mais que . n'ennoblissez-vous votre profession par la vertu qui les orne toutes ? Que nous serions charmés de vous voir travailler à devenir plus justes que nous ne le sommes ! Avec quel plaisir vous pardonnerions -nous cette émulation ! et combien nos dignités nous paroi troientçUes viles auprès d'une vertu qui vous seroit chère !

Lorsque plusieurs 4e vous opt mérité l'estime de la\, cour, nous nous sommes réjouis des suffrages que nous leur avons donnés : il nous sembloit que qous allions marcher dans des sentiers plus sûrs ; nous nous imaginions nous *- mêmes avoir acquis un nouveau degré de justice.

Nous n'aurons point, dirions-nous, k nous défendre de l^urs artifices ; ils vont concourir avec non* à l'œuvre dujour^ et peut-être verronsnous le temps où le peuple sera délivré 4e tout fardeau. Procureurs, vos devo^^s touchent 4e si près les nôtres, que nous, qui sommes préposés pour vous reprendre , nous vous conjurons de les observer. Nous ne vous parlons point en juges ; aous oublions que nous sommes vos magistrats : nous vous prions de nous laisser notre prohibé, de ne nous point ôter le respect des peuples, et de ne nous point <^mpécher d'en être les pères.

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