LETTRE XXV
AU MÊME
J'ai eu l'honneur de vous mander, mon cher abbé , que , votre lettre ne me disant rien que de très-vrai , et ne me parlant que des difficultés
' Ce fut M. Sarasin , reaident de Genève , qui s'en retournoit dans son pays , dont Tau leur profita pour envoyer le manuscrit de l* Esprit des Lois au sieur Bariilot , imprir meur de cette ville. M. le professeur Vernet fut chargé de présider à l'édition , dans laquelle il se crut permis de changer quelques mots ; ce dont l'auteur fut fort piqué , et il les fit corriger dans Tédition de Paris.
FAMILIERES. 33i
que vous trouveriez dans ^tte affaire , et d'un nombre infini de voyages eommencés, projetés, ou à achever, j'ai pris le parti d'une* occasion trèsfavorable qui s'est offerte, et qui vous délivre d'une grande peine.
Je vous di»ai que j'ai jugé à propos de retrancher, quant à présent, le chapitre «ur le stathoudérat; dans les circonstances présentes , il auroit peut-être été mal reçu en f rance * , et je veux éviter toute occasion de chicane : cela n'empêchera pas que je ne vous donne dans la suite ce chapitre pour la traduction italienne que vous avez entreprise. Dès que mon livre sera imprimé, j'aurai soin que vous en ayez un des premiers exemplaires; et vous traduirez plus commodément sur l'imprimé que sur le manuscrit.
J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine , et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas. Il y a grande apparence que jeserai à Bordeaux avant la fin du mois d'août. En attendant mon retour , vous devriez bien aller trouver madame de Montesquieu à Clérac. Je ne manquerai pas de vous envoyer les deux exemplaires de la nouvelle édition de mes
' n fait voir daos ce chapitre la nëcesâté d'un stathourder , comiœ partie intégrale de la constitution de la repu*» blique. L'Angleterre venoît de faire nommer le prince d'O* range ; ce qui ne plaisoit point h la France , alors en guerre , parce qu'elle profitoit de la foiblesse du gouvernement acéphale des Hollandpis pour pousser ses conquêtes en Flandre.
romans, qiie je vou§ ai promis pour S. Â. S. et pour M. Le Nain. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris y le 17 juillet 1747*
LETTRE XXVL
AU MÊME
Je vous demande pardon de vous avoir donné de fausses espérances de mon retour : des affaires que j'ai ici m'ont empêché de partir comme je l'avois projeté. Je suis aussi en l'air que vous; je serai pourtant au commencement de mars à Bordeaux. Faites, en attendant, bien ma cour à la charmante comtesse de Pontac , chez qui je crois que vous êtes à présent, et d'où .j'espère que vous descendrez à Bordeaux , où nous disputerons politique et théologie. J'enverrai le livre à M. Le Nain ; je puis bien envoyer un roman ' à un conseiller d'état : à vous, il faut les Pensées de M. Pascal; quoique dix-huit ou vingt dames, que le prince de Wurtemberg m'a dit que vous avez sur votre compte en Languedoc et en Provence, vous auront sans doute beaucoup changé , et rendu plus croyant * touchant les aventures
■ Le Temple de Gnide, qu'il lui avoit fait demander. * Ceci a rapport k la diiSculté^que celui-ci montroit toujours à croire lorsqu'on débitoit quelque aventure ga-
galantes. Vous ferez comme cet ermite que le diable damna en lui montrant vn petit soulier ; car je vous ai toujours vu enclin aux belles passions, et je suis persuadé que dans votre dévotion vous enragiez de bon cœur : mais il faudra vous divertir à Bordeaux, et je chargerai ma belle-fille d'avoir soin de vous. Je vis l'autre jour M. de Boze, avec qui je parlai beaucoup de vous. Quand vous serez ici , vous entrerez à l'Académie par la porte cochère ; mais je vous conseille d'écrire encore sur le sujet du prix proposé pour l'année prochaine. Comme ce sujet tient à celui que vous avez traité ' , et que vous tenez le fil des règnes précédents , vous trouverez moins de difficultés dans vos nouvelles recherches. Si les mémoires sur lesquels je travaillai V Histoire de Louis Xi
lante, soutenant qu'on étoit fort injuste à l'égard des femmes. Qiielqu'un qui a beaucoup vécu avec ces deux amis m'a dit que Montesquieu le plaisantoit souvent là-dessus , lui donnant par cette raison le titre de protecteur du beau sexe. Disputant un jour ensemble avec quelque chaleur au sujet d'un conte de galanterie qui couroit , et que le dernier s'efforçoif d'excuser, un de leurs amis communs entra; Montesquieu se tournant subitement vers lui : Président,
lui dit-il , voilà un abbé qui croit qu'on ne point.
' Le sujet proposé étoit Vétat des lettres en France sous le règne de Louis xi. Le conseil de Montesquieu ayalat été suivi , son correspondant remporta un troisième prix à l'Académie. Nous ne connoissons pas cette dissertation , qui n'est point imprimée dans l'édition faite à Tournai des dissertations de cet auteur.
n'avoient point été brûlés * , j*aurois pu vous
fournir quelque choee sur ce sujet
Si TOUS remportez ce troisième prix , vous n'aurez besoin de personne, et Totre réception n'en sera que plus glorieuse.
Yous aurez tant de loisir que tous voudrez à Clérac et à la Brède , où les voyages * et les dames ne vous distrairont plus. Vous êtes en haleine dans cette carrière , et vous y trouverez plus de
' A mesure qa'il composoît , il jetoît au feu les mémoires dont il avoit £ait usage. Mais son secrétaire fit un sacrifice plus cruel aux flammes : ayant mal compris ce que Montesquieu lui dit , de jeter au feu le brouillon de son His-ioire de Louis x/> dont il venoit de terminer la lecture de la copie tirée au net , il jeta ceHe<i au feu; et l'auteur ayant trouvé en se levant le brouillon sur sa table, crut que le secrétaire avoit oublié de le brûler, et le jeta aussi au feu ; ce qui nous a privés de l'histoire d'un règne des plus intéressants de la monarchie firançoise , écrite par la plume la plus capable de le fsûre connoître. Le malheur n'est point arrivé dans sa dernière maladie , comme Ta avancé Fréron dans ses feuilles périodiques , mais en l'année 1 739 ou 1740 • puisque Montesquieu conta l'accident qui lui étoit arrivé à un de ses amis , à l'occasion de V Histoire de Louis xi par Duclos, qui parut quelque temps après l'an 1740-
* Étant parti de Bordeaux , il profita de l'absence de Montesquieu pour parcourir en détail les provinces méridionaUs de France d'une mer à l'autre , et jusqu'au centre des Pyrénées , pour y connoître les savants , les Académies , les bibliothèques , les antiquités , les ports de mer, les productions propres à chaque province, et l'état du commerce et des fabriques ; ce dont il a conservé des mémoires très-intéressants.
facilité qu'un autre. Adieu; je vous embrasse mille fois.
De Paris, le 19 octobre 1747..