‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 69 sur 129 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

AU MÊME

Tout ce que je puis vous dire , c'est que je pars au premier jour pour Bordeaux , et que là j'espère avoir le plaisir de vour voir. Je sais que je vous dois des remercîments pour les deux petits chiens de Bengale , de la race de l'infant don Philippe, que vous me menez; mais comme le* remercîments doivent êite proportionnés à la beauté des chiens , j'attends de les avoir vus pour former les expressions de mon compliment. Ce ne seront point deux aveugles comme vous et moi qui les formeront; mais mon chasseur, qui est très-habile , comme vous savez.

J'ai envoyé mon roman * à M. Le Nain ; et je trouve fort extraordinaire que ce soit un théologien qui soit le propagateur d'un ouvrage si frivole. Je vais aussi envoyer un exemplaire de la nouvelle édition de la Décadence des Romains au prince Edouard , qui , en m'en voyant son mani-» feste , me dit qu'il falloit de la correspondance entre les auteurs, et me demandoit mes ouvrages.

* Le Temple de Gnide.

Je fais bien ici vos affaires; car j'ai parlé de vous à madame la comtesse de Sénectère, qui se dit fort de vos amies. Je n'ai pas daigné parler pour vous à la mère , car ce n'est pas des mères que vous vous souciez. Bien des compliments à madame la comtesse de Pontac ; quoi que vous puissiez dire de sa fille, je tiens pour la mère ; je ne suis pas comme vous.

Dites à l'abbé Venuti que j'ai parlé à l'abbé de Saint - Cyr , et qu'il fera une nouvelle tentative auprès de M. l'évêque de Mirepoix. Je n'ai jamais vu un homme qui fasse tant de cas de ceux qui administrent la religion , et si peu de ceux qui la prouvent '.

M. Lomelini m'a conté comme , pendant votre séjour en Languedoc , vous étiez devenu citoyen de Saint-Marin * , et un des plus illustres sénateurs de cette république;- je m'en suis beau-

' Ceci a rapport à la traduction italienne du poème de la Religion, dont nous avons parlé dans une note précédente, page 291.

• Plaisanterie fondée sur ce que ce voyageur , étant arrivé en Languedoc précisément dans le temps que les Autrichiens et les Piémontois avoient passé le Var, à la questioa que quelqu'un lui fit de quelle partie d'Italie il étoit; répondit en plaisantant : « De la république de Saint-Marin , » qui n'a rien à démêler avec les puissances belligérantes ». Cette réponse avoit été prise au sérieux par quelques per^ sonnes, conjecturant bonnement qu'il étoit venu sans doute eu France pour négocier en faveur des intérêts de sa république.

€oup diverti. Ce n'est pas cette qualité sans doute qui donnoit envie au maréchal de Belle-lsle de vous avoir sur les bords du Var , c'est qu'il vous savoit bien d'un autre pays : et je crois qupe vous avez bien fait de ne point accepter son invitation. Dieu sait comment on auroit interprété ce voyage dans votre pays.

Je souhaite ardemmewt de vous trouver de retour à Bordeaux quand j'y arriverai, d'autant plus que je veux que vous me disiez votre avis sur quelque chose qui me regarde personnellement. Mon fils ne veut point de la charge de président à mortier , que je comptois lui donner. Il ne me reste donc que de la vendre ou de la reprendre moi-même. C'est sur cette alternative que noi^is conférerons avant que je me décide ; vous me direz ce que vous pensez , après que je vous aurai expliqué le pour et le contre des deux partis à prendre : tâchez donc de ne vous pas faire attendre long-temps. Adieu»

De Paris , le 28 mars 1748.

LETTRE XXVIIL

A MONSEIGNEUR CERATI.

J'ai reçu , Monseigneur , non-seulement avec du plaisir, mais avec de la joie, votre lettre par la voie de M. le prince de Craon. Comme vous ne me parlez point du tout de votre santé et que ToMK V. a a

vous écrivez, cela me fait penser qu'elle est bonne ; et c'est un grand bien pour moi. M. Gendron ' n'est pas mort ; et je compte que vous le reverrez encore à Paris, se promenant dans son jardin avec sa petite canne, très-modeste admirateur des jésuites et des médecins. Pour parler sérieusement , c'est un grand bonheur que cet excellent homme vive encore ; et nous aurions perdu beaucoup, vous et moi. Il commence toujours avec moi ses conversations par ces mots ; « Avez-vous des nouvelles de M. Cerati ? » L'abbé de Guasco est de retour de son voyage de Languedoc ou de Provence ; vous l'avez vu un homme de bien ; il s'est perdu comme David et Salomon. Le prince de Wurtemberg m'a dit qu'il avoit vingt - une femmes sur son compte : il dit qull

' Ancien médecin du rëgent, et le meilleur occuliste qu'il y eût en France. Il s'étoit retiré à Auteuil , dans la maison des Despréaux son ami , qu'il avoit achetée après sa mort. C'est par allusion à ces deux hôtes que Montesquieu , se promenant un jour avec M. Gendron , fit ces deux vers , qu'il faudroit mettre , dit-il en badinant, sur la porte :

Apollon f dans ces lieux , prêt à nous secourir , Quitte Tart de rimer pour celui de guérir.

Voltaire avoit fait quatre vers sur le même. Ce médecin n'cxerçoit plus sa profession que pour quelques amis. Il n'aimoit pas de parler de médecine, et il ayoit une trës- TXiçdiocre idée des médecins en général. Il vivoit d'une honnête rente viagère qu'il s'étoit faite , faisant beaucoup d'aumônes aux pauvres , aux malades indigents , qu'il voyoït tous les jours , et aux persécutés pour cause de jansénisme. ' '

aime mieux qu'on lui en donne vingt - une qu'une ; et il pourroit bien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde , il ne laisse pas de remporter des prix à l'Académie de Paris : il a gagné le prix de l'année passée , et il vient de gagner celui de cette année.

Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours , et passer quatre ou cinq mois dans ma province ; et je mènerai l'abbé de Guasco à la Brède * faire pénitence de ses dérèglements. Madame Geoffrin a toujours très-bonne compagnie chez elle ; et elle voudroit bien- fort que vous augmentassiez le cercle , et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez faire un peu ma cour à M. le prince de Craon, et lui dire combien je serois content de la fortune , si elle m'avoit par hasard, dans quelque moment de ma vie, approché de lui. En attendant, je fais ma cour à un homme qui le représentera bien ; c'est M. le prince de Beauvau : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire , et je ne me suis pas beaucoup trompé.

A l'égard de mon ouvrage, je vous dirai mon secret : on l'imprime dans les pays étrangers. Je

* Il étoit allé à Bordeaux pour y passer un hiver, et la compagnie de Montesquieu l'y retint trois ans , l'un et l'autre s'occupant beaucoup à l'étude et s'amusant k l'ag^riculture.

34o LETTRES

coniinae a tous dire ceci dans on grand secrel : il aura deux Tolumes £>z*4*9 dont il y en a un d^impiimé, mais on ne le débitera que lorsque Tautre sera £iit : sitôt qu'on le débitera, tous en aurez un , que je mettrai entre yos mains comme rhommage que je vous £ûs de mes terres. Tai pensé me tuer depuis trois mois, afin d'achever un morceau que je veux j mettre , qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France. Cela formera trois heures de lecture , mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail , que mes cheveux en sont blanchis. Il faudroit pour que mon ouvrage fut complet , que je pusse achever deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons , qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois, je compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres , sinon mon ouvrage s'en passera. La faveur que votre ami, M. Hein , me fait de venir souvent passer les matinées chez moi, fait un grand tort à mon ouvrage , tant par la corruption de son français que par la longueur de ses détails : il vient me denjander de vos nouvelles ; il se plaint beaucoup d'une ancienne dysurie que M. Le Dran a beaucoup de peine à^ vaincre; et il ne me paroît gu^re plus content du stathouder. Je vous prie de me conserver toujours un peu de part dans votre amitié, et

FAMILIERES. 34i

de ne pas oublier celui qui vous aime et vous respecte.

De Paris , le 28 mars 1 748.

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