AU PRINCE CHARLES EDOUARD
Monseigneur, j'ai d'abord craint qu'on ne trouvât de la vanité dans la liberté que j'ai prise de vous faire past de mon ouvrage : mais à qui présenter les héros romains , qu'à celui qui les fait revivre * ?
J'ai l'honneur d'être avec un respect infini.
' Cette lettre s'est trouvée en Italie , entre les mains d'un des correspondants de Montesquieu.
• Par les avantages que ce prince avoit remportés contre l'armée angloîse dans son expédition d'Ecosse.
LETTRE XXXL
A M. LE GRAND-PRIEUR SOLAR, ambassadeur de Malte à Rome.
Monsieur mon illustre commandelir, votre lettre a mis la paix dans mon âme , qui étoit embarbouillée d'une infinité de petites affaires que j'ai ici. Si j'étois à Rome avec vous , je n'aurois que des plaisirs et des douceurs , et je mettrois même au nombre des douceurs toutes les persécutions que vous me feriez. Je vous assure bien que , si le destin me fait entreprendre de nouveaux voyages, j'irai à Rome ; je vous sommerai de votre parole , et je vous demanderai une petite chambre chez vous. Rome antica e modema m'a toujours jenchanté ; et quel plaisir que celui de trouver ses amis à Rome ! I^e vous dirai que le marquis de Breil s'est souvenu de moi ; il s'est trouvé à Nice avec M. de Serilly : ils m'ont écrit tous deux une lettre charmante. Jugez quel plaisir j'ai eu de recevoir des marques d'amitié d'un homn^e que vous savez que j'adore. Je lui mande que^ si j'habitois le Rhône comme la Garonne, j'aurois été le voir à Nice. Je ne suis pas surpris de y^yi^ <que vous aimiez Rome; et si j'avois des yeux, j'aimerois autant habiter Rome que Paris. Mais comme Rome est toute extérieure , on sent continuellement des privations lorsqu'on n'a pas des
yeux. Le départ de M. de Mirepoix et de M. le dac de Richcmoiid c»t retardé. On a dit, à Parw, que cela vcnoit de ce que le roi d'Angleterre ne vouloit pa» envoyer un homme titré , ni on ne lui en envoyoit un. Ce n'eut pan cela : la haute naissance de M. de Mirepoix le dispense du titre • ; et le feu empereur Charles vi , qui avoit pour ambassadeur M. le prince de Lichtcnstein , n'eut point cette délicatesse sur M. de Mirepoix. La vraie raison est que le duc de Richemond n'est pas content de l'argent qu'on veut lui donner pour son ambassade : de plus, la duchesse de Bichemond est malade; et le duc, qui l'adore, ne voudrait pas la quitter et passer la mer sans elle. Nos négociants disent ici que les négociations entre l'Espagne et l'Angleterre vont fort mal ; on n'est pas mc)me convenu du point principal,' qui occasionna la guerre; je veux dire la manière de commercer en Amérique, et les 90,000 livres sterling pour le dédommagement des prises faites. T)e plus, on dit qu'en Espagne on fait aux vaisseaux anglois nouvellement arrivés difficultés'sur difficultés. Remarquez que je vous dis de belles notivelles pour un homme de province, et que vous aurez beaucoup de peine à me payer cela en préconisations et en congrégations. Le commerce de Bordeaux se rétablit un peu; et les Anglois ont eu mc^me l'ambition de
^'Tl (Unit alor/i inarquif , et fut fait duc et pair aprciâon ;imba«»ade d'Angleterre.
boire de tnon vin cette année ; mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu'avec les isles de l'Amérique , avec lesquelles nous faisons noire principal commerce. Je suis bien aise que vous soyea content àeV Esprit des Lois. Les éloges que la plupart des gens pourroient me donner làdessus flatteroient ma vanité; les vôtres augmentent mon orgueil , parce qu'ils sont donnés par un homme dont les jugements sont toujours justes ', et jamais téméraires. 11 est vrai que le sujet est beau et grand : je dois bien craindre qu'il n'eût été beaucoup plus grand que moi ; je puis dire que j'y ai travaillé toute ma vie. Au sortir du collège , on me mit dans les mains des livres de droit; j'en cherchai l'esprit; j'ai travaillé ; je ne faisois rien qui vaille. 11 y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont trèssimples : un autre qui auroit autant travaillé que moi auroit fait mieux que moi. Mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer : je vais me reposer ; je ne travaillerai plus. Je vous trouve fort heureux d'avoir à Rome M. le duc de Nivernois * :
' J'ai appris à Turin que , lorsque celui-ci eut lu la première fois V Esprit des Lpisy il dit : « Voilà un livre qui » opérera une révolution dans les esprits en France ». C'est une des preuves que ses jugements étoient justes.
^ Auteur de fables ingénieuses imprimées à Paris chez Didot jeune , en 1796, et de mélanges piquants de littérature dont cet aimable Nestor a embelli notre crépuscule littéraire en 1797.
il avoit autrefois de la bonté pour moi ; il n'étoit pour lors qu'aimable : ce qui doit me piquer, c'est que j'ai perdu auprès de lui à mesure qu'il est devenu plus raisonnable. M. le duc de Nivernois a auprès de lui un homme qui a beaucoup de mérite et de talent ; c'est M. de La Bruère '. Je lui dois un remercîment : si vous le voyez chez M. le duc de Nivernois , je vous prie de vouloir bien le lui faire pour moi.
Vous voyez bien qu'il n'est point question de votj^e excellence y et que vous n'aurez pas à me dire : « Que diable ! avec votre excellence ! »
J'ai l'honneur de vous embrasser mille fois.
De Paris y le 7 mars i749«
LETTRE XXXIL
A Jtf. UABBÉ DE GUASCO,