‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 73 sur 129 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

AU MÊME

M. d'Estouteville ' , mon cher abbé , me persécute pour que je vous engage de lui accorder une heure fixe tous les soirs pour achever la lecture et la correction /de sa traduction du Dante. Il promet s'en rapporter à vous pour tous les changements * que vous jugerez à propos

> Le comte Colbert d'Estouteville, petit -fils du grand Colbert, homme d'esprit, mais tourné à la singularité, conçut le projet de traduire le Dante en François. Il avoît depuis long- temps exécuté ce projet par une traduction en prose, sur laquelle il se réservoit de consulter quelque Italien. Cette traduction a été imprimée en 1796. C'est la première traduction complète de ce poëme du Dante : Moutonnet etRivarol n'avoient traduit que la première partie.

* Ce traducteur avoit inséré beaucoup de pensées et de choses tirées des commentaires de ce poète dans le texte

qu'il fasse; et il ne vous demande grâce que pour sa préface *. Vous savez qu'il a son style particulier , auquel il ne renonce pas , même quand il parle aux ministres *. Marquez-moi ce que je dois lui répondre : il viendra chez vous tous les soirs jusqu'à ce que la lecture soit terminée. Bonsoir.

De Paris , à son logis , en 1749*

qu'il traduisit ; et il n'étoit pas toujours docile dans les corrections à faire j ce qui avoit fait abandonner cette lecture.

' Elle est fort singulière et fort courte : il dit que , dans son enfance , sa mie lui a souvent parlé de paradis , d'enfer et de purgatoire , sans lui en donner aucune idée ; qu'avancé en âge , ses précepteurs lui ont souvent répété les mêmes choses, sans l'éclairer davantage; que, dans l'âge mûr, il a consulté différents théologiens, et qu'ils l'ont laissé dans la même obscurité ; mais qu'ayant fait un voyage en Italie , il a trouvé que le premier poète de cette nation étoit le seul qui l'eût satisfait sur la nature de ces trois demeures dans l'autre monde ; ce qui l'avoit déterminé de le traduire en françois , pour être utile à ses concitoyens.

* Il demandoit un jour quelque chose à M. de Ghauvelin , alors garde-des-sceaux, touchant le procès qu'il avoit pour le duché d'Estouteville qu'on lui contestoit ; ce ministre s'étoit servi de ces termes en lui parlant : « Monsieur , je dois vous » dire , que ni le roi , ni M. le cardinal , ni moi , n'y con- » sentirons jamais » . A quoi M. d'Estouteville répliqua sur-le- »> champ : « Ma foi , Monsieur , voilà deux beaux pendants » que vous donnez au roi , M. le cardinal et vous. Je suis >> fils et petit-fils de ministres ; mais si mon père ou mon » grand -père eussent tenu un pareil propos, on fes eût » mis aux Petites-Maisons ». Et il se retira.

35o LETTRES

Page 1