‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 78 sur 129 · A M. LE MARQUIS DE STAINVILLE · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE STAINVILLE

Au sujet du £aux bruit qui avoit couru que V Esprit des Loix avoit été prohibé à Vienne *.

Les bontés dont Votre Excellence m^a toujours honoré , font que je prends la liberté de m'ouvrir à elle sur une chose qui m'intéresse beaucoup. Je viens d'apprendre que les Jésuites sont parvenus à faire défendre à Vienne le débit du livre de V Esprit des Lois. Votre Excellence sait que j'ai déjà ici des querelles à soutenir, tant contre

' Dame de Bordeaux , qui aimoit ks lettres , et surtout rhistoir^ naturelle , dont elle rassembloit une collection.

* Uoriginal de cette lettre, adressé à M. de Stainville, alors ministre de l'empereur à Paris , est à Ratisbonne , dans la bibliothèque de M. le prince de La Tour et Taxis ^armi les papiers de Valentin Jameray-Duval , bibliothécaire de Pempereur. ( Note de M. Barbier, )

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les Jafti^énistes que contre les Jésuites ;^^ voici ce qui y a donné lieu. Au Chapitre vi du Livre iv de mon livre , j'ai parlé de l'établissement des Jésuites au Paraguay , et j'ai dit que quelques mauvaises couleurs qu'on ait voulu y donner , leur conduite à cet égard étoit très4ouable ; et les Jansénistes ont trouvé très-mauvais que j'aie par làdéfendu ce qu'ils avoient attaqué, approuvé la conduite des Jésuites ; ce qui les a mis de trèsmauvaise humeur. D'un autre côté, les Jésuites ont trouvé que dans cet endroit même je ne parlois pas d'eux avec assez de respect , et que je lesr accusois de manquer d'humilité. Ainsi j'ai eu le destin de tous les gens modérés , et je me trouve être comme les gens neutres que le grand Cosme de Médicis comparoît à ceux qui habitent le second étage des maisons, qui sont incommodés par le bruit d'en haut et par la fîimée d'en bas* Aussi , dès que mon ouvrage parut , les Jésuites l'attaquèrent dans leur Journal de Trévoux , et les Jansénistes de même dans leurs Nouvelles ecclésiastiques; et quoique le public ne fit que rire des choses peu sensées qu'ils disoient, je ne crus pas devoir en rire moi-même, et je fis imprimer ma défense que Votre Excellence connoît , et que j'ai l'honneur de vous envoyer : et comme les uns et les autres me faisoient à peu près les mêmes impressions , je me suis contenté de rénondre aux Jansénistes, à un seul article près, qui regarde en particulier le Journal de Trévoux.

Votre Excellence est instruite du succès qu'a eu ma défense , et qu'il y a eu ici un cri général contre mes adversaires. Je croyois être tranquille , lorsque j'ai appris que les Jésuites ont été porter à Vienne les querelles qu'ils se sont faites à Paris , et qu'ils y ont eu le crédit de faire défendre mon livre , sachant bien que je n'y étois pas pour dire mes raisons, tout cela dans l'objet de pouvoir dire à Paris, que ce livre est bien pernicieux puisqu'il a été défendu à Vienne , de se prévaloir de l'autorité d'une aussi grande cour , et de faire tisage du respect et de cette espèce de culte que toute l'Europe rend à l'impératrice. Je ne veux point prévenir les réflexions de Votre Excellence ; mais peut-être pensera-t-elle qu'un ouvrage , dont on a fait dans un an et demi vingt-<leux éditions , qui est traduit dans presque toutes les langues , et qui d'ailleurs contient des choses utiles, ne mérite pas d'être proscrit par le gouvernement.

J'ai l'honneur d'être avec un respect infini , de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

A Paris , le 27 mai , 1 75o.

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