LETTRE XLVII
AU MÊME
Mon cher ami , vous volez dans les vastes régions de Tair; je ne fais que marcher, et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j'ai été libre de quitter Paris , je n'ai pas manqué de venir ici , où j'avois des affaires considérables. Je pars dans ce moment pour Clérac ; et j'ai avancé mon voyage d'un mois pour trouver M. le duc d'Aiguillon et finir avec lui ', parce que ses gens d'affaires barbouillent plus qu'ils n'ont jamais fait. J'ai envoyé le tonneau de vin à milord Eliban, que vous m'avez demandé pour lui. Milord me le payera ce qu'il voudra ; et s'il veut ajouter à l'a-
* De» biens , sous la seigneurie d'Aîguillon , causoient un procès qni durait depuis long-temps au sujet du franoalleu : procès qui avoit fiiilli le brouiller avec madame la duchesse
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mitîé ce qu'il voudra retrancher du prix , il mé fera un présent immense. Vous pouvez lui mander qu'il pourra le garder tant de temps qu'il voudra, même quinze ans, s'il veut ; mais il ne faut pas qu'il le mêle avec d'autres vins; et il peut être sûr qu'il l'a immédiatement comme je l'ai reçu de Dieu : il n'a pas passé par les mains des marchands.
Mon cher 'abbé, à votre retour d'Italie pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux , et ne voudriez-vous pas voir vos amis , et le château de la Brède, que j'ai si fort embelli depuis que vous ne l'avez vu ? C'est le plus beau lieu champêtre que je connoisse.
Sunt mihi cœlicolœ , sunl cœtera numina,fauni.
Enfin je jouis de mes prés, pour lesquels vous m'avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées , le succès est beaucoup au-delà de mon attente ; et l'Éveillé dit : Boudri hen que M, Vabbat de Guasco bis aco.
J'ai vu la comtesse ; elle a fait un mariage déplorable, et je la plains beaucoup. La grande envie d'avoir de l'argent fait qu'on n'en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage dans le même goût * aux îles , qui lui a
* Il arrive souvent à Bordeaux que des gentilshommes cherchent à épouser des filles des habitants de T Amérique , dans l'espérance d'en avoir beaucoup de biens. Montesquieu désapprouvoit ces sortes de mariages faits pour de l'argent , qu'il disoit abâtardir les sentiments de la noblesse ,
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apporté ea dot sept barriques de suore une fois payées. Il est vrai qu'il a fait un voyage aux îles, et a pensé apparemment crever. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur«
De la Brëde , le 16 mars 1 752.
LETTRE XLVIIL
AU MÊME
A BRUXELLLES..
TOUS êtes admirable, mon cher comte : vous réunissez trois amis qui ne se sont vus depuis plusieurs années, séparés par des mers , et vous ouvrez un commerce entre eux. M. Michel * et moi ne nous étions point perdus de vue; mais M. d'Ayrolles, que j'ai eu l'honneur de voir à Hanovre , m'avoit entièrement oublié. Je n'ai plus de vin de l'année passée , mais je garderai un tonneau de cette année pour l'un et pour l'autre. Je vous ai déjà mandé que je comptois être à Paris au mois de septembre, et comme vjOus
et sur lesquels on étoit souvent trompé , parce que les fortunes prétendues des iles se réalisoient rarement.
' Alors commissaire d'Angleterre pour les affaires de la barrière à Bruxelles , et depuis ministre plénipotentiaire à Berlin, homme de beaucoup d'esprit, et d'un caractère fort aimable. M. d'Ayrolles étoit ministre de la même coor à Bruxelles.
devez y être en même temps , je. vous porterai la réponse du négociant à l'abbé de La Porte \ Ce n'est pas un négociant soi-disant, comme vous croyez ; c'en est un bien réel , et un jeune homme de notre ville , qui est l'auteur de cet écrit.
Je vous dirai , mon cher abbé , que j'ai reçu des commissions considérables d'Angleterre pour du vin de cette année , et j'espère que notre province se relèvera un peu de ses malheurs. Je plains bien les pauvres Flamands, qui ne mangeront plus que des huîtres , et point de beurre.
Je crois que le système a changé à l'égard des places de la barrière, et que l'Angleterre a senti qu'elle ne pou voit servir qu'à déterminer les
' * Cette réponse est de M. Risteau , alors jeune négociant de Bordeaux , et depuis un des directeurs de la Compagnie des Indes. Elle fut imprimée dans quelques éditions des Lettres familières. Elle est de 184 pages in-12. On n'en tira qu'un petit nombre d'exemplaires. Montesquieu en faisoit un très-grand cas , et n'y eut aucune part. Il avoua même qu'il eût été fort embarrassé de répondre à certaines objections que son jeune défenseur avoit réfutées de manière à ne laisser aucun lieu à la réplique.
On regarda cette pièce comme supérieure à la Suite de la Défense de l'Esprit des Lois , par La Beaumelle, quoique celle-ci soit écrite avec chaleur.
On trouve dans la Bibliothèque d'un homme public un fragment précieux , en réponse à une critique de l'Esprit des Lois,
Langlet, juge' de Bapaume, a publié aussi des observations très-judicieuses en l'honneur de ce grand homme.
Tels sont les principaux écrits apologétiques.
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HoUandois à se tenir en paix pendant que les autres seront en guerre. LesAnglois pensentaussi que les Pays - Bas sont plus forts , en y ajoutant douze cent mille florins ' de revenu , qu'ils ne le seroient par les garnisons des HoUandois , qui les défendent si mal ; de plus , la reine de Hongrie a éprouvé qu'on ne lui donnoit la paix en Flandre que pour porter la guerre ailleurs. Je ne serois pas étonné non plus que le système de l'équilibre et des alliances changeât à la première occasion. Il y a bien des raisons de ceci : nous en parlerons à notre aise au moi» de septembre ou d'octobre. J'ai reçu une belle lettre de l'abbé Venuti, qui, après m'avoir gardé un silence continuel pendant deux ans sans raison, l'a rompu aussi sans raison.
De la Brëde , le 27 juin 1752.