LETTRE XLIX
AU MÊME
Soyez le bien arrivé, mon cher comte; je regrette beaucoup de n'avoir pas été à Paris pour vous recevoir. On dit que ma concierge , mademoiselle Betty, vous a pris pour un retenant, et a fait un si grand cri en vous voyant, que tous
* Subside cjue la cour tîir Vietme s'éloit en^nj^ée th* payer aux HolLuj^Jois|*our h& garmàoua des places de ia barrière.
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les voisins en ont été éveillés. Je vous remercie de la manière dont vous avez reçu mon protégé. Je serai à Paris au mois de septembre. Si vous êtes de retour de votre résidence avant que je sois arrivé , vous me ferez honneur de porter votre bréviaire dans mon appartement ; j e com pte pourtant y être arrivé avant vous. Vous êtes un homme extraordinaire : à peine avez- vous bu de. l'eau des citernes de Tournay , que Tournay vous envoie en dépulation. Jamais cela n'est arrivé à aucun chanoine.
Je vous dirai que la Sorbonne , peu contente des applaudissements qu'elle recevoit sur l'ouvrage de ses députés , en a nommé d'autres pour réexaminer l'affaire '. Je suis là-dessus extrêmement tranquille : ils ne peuvent dire que ce que le nouvelliste ecclésiastique a dit ; et je leur dirai ce que j'ai dit au nouvelliste ecclésiastique; ils ne sont pas plus forts avec ce nouvelliste , et ce nouvelliste n'est^pas plus fort avec eux. Il faut toujours en revenir à la raison : mon livre est un livre de politique, et non pas un livre de théologie; et leurs objections sont dans leurs têtes, et non pas dans mon livre.
Quant à Voltaire , il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit , il les fait ; après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. Je
* Apres avoir tenu long-temps t Esprit des Lois sur les fonts , la Sorbonne jugea à propos de suspendre sa cenôure.
vous remercie de la critique du P. Gerdil * : elle est faite par un homme qui mériteroit de m'entendre , et puis de me critiquer. Je serois bien aise , mon cher ami , de vous revoir à Paris : vous me parleriez de toute l'Europe ; moi je vous parlerois de mon village de la Brède , et de mon château, qui est à présent digne de recevoir celui qui a parcouru tous les pays :
Et maris , et terrœ , numerot/ue carentis arenœ Mensorem.
Madame de Montesquieu, M. le doyen de Saint- Surin , et moi , sommes actuellement à Baron , qui est une maison entre deux mers, que vous n'avez point vue. Mon fils est à Clérac , que je lui ai donné pour son domaine avec Montesquieu. Je pars dans quelques jours pourNisor, abbaye de mon frère : norus passerons par Toulouse , où je rendrai mes respects à Clémence Isaure • , que vous connoissez si bien. Si vous y gagnez le prix , mandez-le moi ; je prendrai votre médaille en passant : aussi-bien n'avez-vous plus la ressource' des intendants. Il vous faudroit un homme uniquement occupé à recueillir les mé-
' Le P. Gerdil , barnabite , outre plusieurs autres ou-« vrages , a fait la Vie du bienheureux Alexandre Sauli, et un Traité des Vérités de la Religion: le premier est écrit en françois , et le second en italien.
^ Dame qui fonda le premier prix des jeux floraux dans le quatorzième siècle. On conserve sa statue avec honneur à r hôtel-de-ville , et on la couronne de fleurs tous les ans.
dailles que vous remportez. Si vous voulez , je ferai aussi à Toulouse une visite de votre part k votre muse , madame de Montégut ', pourvu que je ne sois pas obligé de lui parler , comme vous faites, en langage poétique.
Je vous dirai pour nouvelle, que les jurats comblept dans ce moment les excavations qu'ils avoient faites devant l'Académie. Si les Hollandois avoient aussi bien défendu Berg-op-Zoom que M. notre intendant • a défendu ses fossés , nous n'aurions pas aujourd'hui la paix. C'est une terrible chose que de plaider contre un intendant; mais c'est une chose bien douce que de gagner un procès contre un intendant. Si vous avez quelque relation avec M. de Larrey à La Haye, parlez-lui, je vous prie, de notre tendre amitié. Je suis bien aise d'apprendre son crédit à la cour du stathouder; il mérite la confiance qu'on a en lui. Je vous embrasse , mon cher ami , de tout mon cœur.
De Raymond en Gascogne, le 8 août lySa.
* Femme d'un trésorier de France , qni cultivoit la poésie.
^ M. de Toumi, intendant de Guienne, à qui Bordeaux doit les embellissements de cette ville , pour suivre un plan des édifices qu'il entreprit, et faire un alignement, venoit de masquer le bel hôtel de l'Académie ; elle s'y opposa , et obtint de la cour gain de cause contre l'intendant.
AU MÊME
Votre lettre , mon cher comte, m*apprend que vous êtes à Paris ; et je suis étonné moi-même de ce que je n'y suis point Le voyage que j'ai été obligé de faire à l'abbaye de Nisor avec mon frère , qui a duré près d'un mois , a rompu toutes mes mesures, et je n'y serai qu'à la fin de ce mois^ ou au commencement de l'autre; car je veux, absolument vous voir, et passer quelques semaines avec vous avant votre départ. Mais, mon cher abbé, vous êtes un innocent, puisque vous avez deviné que je n'arriverois point si tôt, de ne pas vous mettre dans mon appartement d'en bas; et je donne ordre à la demoiselle Betty de vous y recevoir, quoiqu'elle n'ait pas besoin d'ordre pour cela ; ainsi je vous prie de vous y camper. Vous allez à Vienne : je crois que j'y ai perdu , depuis vingt-deux ans, toutes mes connoissances. Le prince Eugène vivoit alors; et ce grand homme me fit passer des moments délicieux ' . MM. les
^ L'auteur disoit qu'il n'avoit jamais ouï dire à ce prince que ce qu'il falloit dire sur le sujet dont on parloit , même lorsqu'en quittant de temps en temps sa partie, il se mêloit de la conversation. Dans un petit écrit que Montesquieu ayoit fait sur la Considération , en parlant du prince Eu-
FAMILIÈHES. 385
comtes Kinsky, M: le prince de Lichtenstein , M. le marquis de Prié, M- le comte d'Harak, et toute sa famiHe , que j'eus fhonneur de voir à Naples, où il étoit vice-roi, m'ont honoré de leurs bontés : tout le reste est mort; et moi je mourrai bientôt i si vous pauveï me rappeler dans leur souvenir, vous me ferei beaucoup de plaisit. Vous allez paroître sur un nouveau théâtre , et je suis sûr que vous y figurerez aussi bien que vous avez fait ailleurs. Les Allemands sont bons, mais un peu soupçonneux. Prenez garde ; ils se méfient des Italiens , comme trop fins pour eux ; mais ils savent qu'ils ne leur sotit point inutiles, et sont trop sages pour s'en passer.
Vous avez grand tort dé n'avoir poiht passé par la Brède quand vous revîntes d'Italie. Je puis dire que c'est à présent un des lieux aussi agréables qu'il y ait en France , au château près * , tant
gêne , il avoit dit qu'on n'est pas plus jaloux des grandes richesses de ce prince qu'on ne l'est de celles qui brillent dans les temples des di#ux. Le prince , flatté de ces expressions, fît un accueil trës-distingué à Montesquieu à son arrivée à Vienne , et l'admit dans sa société la plus intimer * La singularité de ce château mérite une petite note.: Cest un bâtiment hexagone, à pont-levis, entouré de doubles fossés d'eau vive , revêtu de' pierres de taille. Il fut bâti sous Charles vn pour servir de château-fort; et il appartenoit alors aux MM. de La Lande , dont la dernière héritière épousa un des ancêtres de Montesquieu. L'intérieur de ce château n'est effectivement pas fort agréable par la nature de sa construction; mais Montesquieu en a fort embelli les dehors par des plantations qu'il y a ïaites. Tome V. a5
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la nature â'y trouve daiMS sa robe db ahamfere et ab lever de son Ut J'aî reçu d'Angfolcrre la ré* pcMise pour le via qut:vou&m'ayé£ âûteAvo^pcr à miiord Ëliban ; il a été trwné extréniMfieBt Kmi. Ou me demande uoe commiaMon pour qwioae tonneaux ; «e qw ftra que je aérai en étal de fi« nir 0ia maîsou rustique. Le sucées que mon lîvne a eu dans ce paja^là contribue , à ce qu'il parolt, au succès de mon via. Mon fil»' ne manquen pas d'eiLécuter votreeommission. Al'égardderho mme en question , il multiplie avec moi ses torts à rae^ sure qWil les reoonnoit; il amaigrit toua les joui» ^ et moi je deviens sur son aujel plua tranquille, r il est mort pour moi. M. le doyen, qui est dans ma diambre, vous feit mille complimenls, et yous êtes un des chanoines du monde qu'il honore le plus : lui, moi , ma femm» et mes eoiaints , ¥eu6 regardons et chérissons tous comme cle notre Camille. Je serai l»ie» charmé de fiiife connoîssance avec M. le comte de Sartiranne ' quand je serai à Paris : c'est à vous à lui donner bonne opinion de moi. Je vous prie de faire mes tendres compliments à tous ceux de mes amis que vous verrez; mais si vous alle& à Montigny, c'est là qu'il faut une effusion de mon cœur. Vous autres Italiens êtes pathétiques : employez-y tous les dons que la nature vous a donnés ; faites-en
' ÂjnbasMdeur de Sardaigne à Paris, homme de beaucoup d'esprit » et plus véridique qu'on ne souhaite dans let sociéffis.
surtout usage auprès de la duchesse d'Aiguillon et de madame Dupré da Saint-Maur ; dites surtout à collet oî combien je Iqi sui^ att^çiié K Je suis de ^aYÎ^ da milord flU))au sur la viérité dll portrait que vow |iv«? fait d'elle *.
Il £aul qu0 je vous wuwMe sur ^^^ çho^e , wr je me suis l^ujour» bieu Irpiiv^ dp vous conftulter. L'auteur des I>lowelle$ çcçiésiwtiqfies m'a attribué j dans upe feuUU du 4 juw , qw je n'ai rue que fort tard» ui>e brochure iojitul^ *y«*^ <fe Za I^fenst de l'Esprit des Lofs, faite par ua protestant, écrivain ^ habile, qui a iufinifp^nl: d'esprit lyecdés^aatique me l'attribue pour est prendre le sujet de me dire des injures atpoeea. Xe n'ai pas jugé à propos de rien dite, i^. p»r mépris; a^. parce que ceux qui sont au fait de ces choses savent que je ue suis point auteur de cet ouvrage ; de sorte que toute cette manoeuvre tourne coàtre le calomniateur. le ne cannois
' Il disoît d'elle , qu'elle étoit également bonne à en faire sa maîtresse , sa femme , ou son amie.
* Cette daine étafit Hn fwr ^n )i^i| d'aw^zoae k la campagne à M^n^igny, il «a «voit faif; U portrait d^s un sonnet. Ce so99iit #ya9$ ilé H k ^^i Slibf^» » qui ne 1^ connoiscoit pfis, il 4it qw^W P^uyi9ijt é^vp qu'qn porlrait flatté ; et ayant depuis fait connoissanc^ avec elle , il reprochoit à Tauteuf de n'en avoir p^ as^iez flit-
' L'auteur de cet cprit iit'rit , fierJin, i75i, étoit I4 Beaumelle. On l'aUribua faussement ^ Mont^i^ieu. l] y a une lettre de lui qui dément cettj» fausse i^nputation. Voyez le recueil B 1 n® 1 222 , à la Bibliothèque Mazarine.
point Tair actuel du bureau de Paris ; et si ceê feuilles ont pu faire impression sur quelqu'un , c'est-à-dire , si quelqu'un a cru que je fusse l'auteur de cet ouvrage, que sûrement un catholique ne peut avoir fait, seroit-il à propos que je donnasse une petite réponse en une page, cum aliquo grano salis? Si cela n'est pas absolument nécessaire , j'y renonce , haïssant à la mort de faire encore parler de moi. Il faudroit que je susse si cela a quelque relation avecia Sorbonne. Je suis ici dans l'ignorance de tout ; et cette ignorance me plaît assez. Tout ceci entre nous, et sans qu'il paroisse que je vous en aie écrit. Mon principe a été de ne point me remettre sur les )*angs avec des gens méprisables. Comme je me suis bien trouvé d'avoir fait ce que vous voulûtes , quand vous me pbuiss&tes , l'épée dans les reins , à composer ma Défense \ je n'entreprendrai rien qu'en conséquence de votre réponse. Huart veut faire une nouvelle édition des Lettres Persanes : mais il y a quelques ju{^enîlia * que je voudrois aupa-
* Ce fut lui qui, à force de sollicitations, lui arracha, comme malgré lui , Tunique réponse qu'il ait faste aux critiques sous le titre de Défense de F Esprit des Lois, que le public a reçue comme un chef-d'oefuvre de critique et ua modèle de bon goût.
• Il a dit à quelques amis que, s^il avoit eu à donner actuellement ces Lettres , il en auroit omis quelques-unes, dans lesquelles le feu de la jeunesse Tavoit transporté ; qu'obligé par son përe dé passer toute la journée sur le code , il s'en trouvoit le soir si excédé , que , pour s'amuser,
ravantretoucher; quoiqu'il faut qu'un Turc voie, pense et parle en Turc , et non ea chrétien : c'estt à quoi bien des gens ne font point attention en lisant les Lettres Persanes.
Je vois que le pauvre Clément V retombera dans l'oubli , et que vous allez quitter les affaires de Philippe-le-Bel pour celles de ce siècle-ci. L'histoire de mon pays y perdra , aussi-bien que la république des lettres ; mais le monde politique y gagnera. Ne manquez pas de m'écrire de Vienne, et ja'cmbliez pcnnt de me mémager la continuation de l'amitié de monsieur votre frère : c'est un des militaires * que je regarde comme destinés
il se mettoît à composer une lettre persane , et que cela couloît de sa plume sans étude.
* Il étoit alors général-^major au service d'Autriche. Il fut .choisi dans la dernière guerre pour quartier-maître général de l'armée de Boh^e^ il eut part , en cette qualité , à la victoire de Planian ; et la réputation qu'il s'est faite dans les défenses mémorables de Dresde et de Schwednitz , prouve que Montesquieu se connoissoit en hommes. Il mourut d'apoplexie à Kœnisberg , oii il étoit prisonnier de guerre , dans le grade de général en chef d'infanterie , et chevalier grand'croix de l'ordre militaire de Marie-Thérèse. Elle honora par des regrets tnbs-marqués la perte de ce général, auquel l'eanemi même rendit les honneurs les plus distingués durant sa captivité et à sa mort } mort qu'il eût peut-être évitée , si les témoignages honorables que le roi de Pnifise rendit à sa capacité après le siège de Schwedniti^ eussent été acco«apagnés de la grâce de pouvoir aller prendre les bains , suivant la convention faite verbalement avec le général ennemi, lors de la reddition de la place.
Spo LETTRES
à faire les plus grandes choses. Adieti , mon cher
àmi; je votis embrasse de tout mon cœur.
De là Brède , le 4 octôBte 1 752.
AU MÊME