A USA CE ET I SME ME
avec le récit qu’il avait entendu. Sitôt qu’il avait ouï le nom d’Arsace, il avait reconnu le mari de la reine. Des raisons d’État l’avaient obligé d envoyer chez les Mèdes Isménie, la plus jeune des filles du dernier roi , et il l’avait fait élever en secret sous le nom d’Ardasire. Il l’avait mariée à Arsace; il avait toujours eu des gens affidés dans le sérail d’Arsace; il était le génie qui, par ces mêmes gens, avait répandu tant de richesses dans la maison d’Arsace, et qui, par des voies très-simples, avait fait imaginer tant de prodiges.
Il avait eu de très-grandes raisons pour cacher à Arsace la naissance d’Ardasire. Arsace, qui avait beaucoup de courage, aurait pu faire valoir les droits de sa femme sur la Bactriane, et la troubler.
Mais ces raisons ne subsistaient plus ; et quand il entendit le récit d’Arsace, il eut mille fois envie de l’interrompre ; mais il crut qu’il n’était pas encore temps de lui apprendre son sort. Un ministre accoutumé à arrêter ses mouvements revenait toujours à la prudence; il pensait à préparer un grand événement, et non pas à le hâter.
Deux jours après, le bruit se répandit que l’eunuque avait mis sur le trône une fausse Isménie. On passa des murmures à la sédition. Le peuple furieux entoura le palais ; il demanda à haute voix la tête d’Aspar. L’eunuque fit ouvrir une des portes , et , monté sur un éléphant , il s’avança dans la foule. « Bactriens, dit-il, écoutez-moi. » Etcommeon murmurait encore ; « Écoutez-moi, vous dis-je. Si vous pouvez me faire mourir à présent, vous pourrez dans un moment me faire mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi : prosternez-vous, adorez-le; je vais le lire.
Il le lut :
« Le ciel m’a donné deux filles qui se ressemblent au point que tous les yeux peuvent s’y tromper. Je crains que cela ne donne occasion à de plus grands troubles et à des guerres plus funestes. Vous donc, Aspar, lumière de l’empire, prenez la plus jeune des deux; envoyez-la secrètement dans la Médie, et faites-en prendre soin. Qu’elle y reste sous un nom supposé, tandis que le bien de l’État le demandera. »
11 porta cet écrit au-dessus de sa tête , et il s’inclina. Puis reprenant la parole :
« Isménie est morte, n’en doutez pas; mais sa sœur la jeune Isménie est sur le trône. Voudriezvous vous plaindre de ce que , voyant la mort de la reine approcher, j’ai fait venir sa sœur du fond
de l’Asie? Me reprocheriez-vous d’avoir été assez heureux pour vous la rendre , et la placer sur un trône qui, depuis la mort de la reine sa sœur, lui appartient? Si j’ai tu la mort de la reine, l’état des affaires ne l’a-t-il pas demandé? me blâmez-vous d’avoir fait une action de fidélité avec prudence? Posez donc les armes. Jusqu’ici vous n’êtes point coupables; dès ce moment vous le seriez. »
Aspar expliqua ensuite comment il avait confié la jeune Isménie à deux vieux eunuques; comment on l’avait transportée en Médie sous un nom supposé; comment il l’avait mariée à un grand seigneur du pays; comment il l’avait fait suivre dans tous les lieux où la fortune l’avait conduite; comment la maladie de la reine l’avait déterminé à la faire enlever pour être gardée en secret dans le sérail; comment, après la mort de la reine, il l’avait placée sur le trône.
Comme les flots de la mer agitée s’apaisent par les zéphyrs, le peuple se calma par les paroles d’Aspar. On n’entendit plus que des acclamations de joie; tous les temples retentirent du nom de la jeune Isménie.
Aspar inspira à Isménie de voir l’étranger qui avait rendu un si grand service à la Bactriane; il lui inspira de lui donner une audience éclatante. Il fut résolu que les grands et les peuples seraient assemblés; que là il serait déclaré général des armées de l’État, et que la reine lui ceindrait l’épée. Les principaux de la nation étaient rangés autour d’une grande salle, et une foule de peuple en occupait le milieu et l’entrée. La reine était sur son trône , vêtue d’un habit superbe. Elle avait la tête couverte de pierreries; elle avait, selon l’usage de ces solennités, levé son voile et l’on voyait le visage de la beauté même. Arsace parut, et le peuple commença ses acclamations. Arsace, les yeux baissés par respect, resta un moment dans le silence; et adressant la parole à la reine :
« Madame, lui dit-il d’une voix basse et entrecoupée , si quelque chose pouvait rendre à mon âme quelque tranquillité, et me Gonsoler de mes malheurs... »
La reine ne le laissa pas achever; elle crut d’abord reconnaître le visage , elle reconnut encore la voix d’Arsace. Toute hors d’elle-même , et ne se connaissant plus, elle se précipita de son trône, et se jeta aux genoux d’Arsace.
« Mes malheurs ont été plus grands que les tiens , dit-elle, mon cher Arsace. Hélas! je croyais ne te revoir jamais depuis le fatal moment qui nous a séparés. Mes douleurs ont été mortelles. »
ARSACE ET ISMENIE
Et , comme si elle avait passé tout à coup d’une I manière d’aimer à une autre manière d’aimer, ou qu’elle se trouvât incertaine sur l’impétuosité de l’action qu’elle venait de taire, elle se releva tout à coup , et une rougeur modeste parut sur son visage.
« Bactriens, dit-elle, c’est aux genoux de mon époux que vous m’avez vue. C’est ma félicité d’avoir pu faire paraître devant vous mon amour. J’ai descendu de mon trône, parce que je n’y étais pas avec lui, et j’atteste les dieux que je n’y remo nterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir que la plus belle action de mon règne , c’est par lui qu’elle a été faite , et que c’est pour moi qu’il l’a faite. Grands, peuples, et citoyens, croyez-vous que celui qui règne sur moi soit digne de régner sur vous ? Approuvezvous mon choix? Élisez-vous Arsace? Dites-le-moi , parlez. »
A peine les dernières paroles de la reine furentelles entendues , que tout le palais retentit d’acclamations : on n’entendit plus que le nom d’Arsace et celui d’Isménie.
Pendant tout ce temps, Arsace était comme stupide. Il voulut parler, sa voix s’arrêta ; il voulut se mouvoir, et il resta sans action. Il ne voyait pas la reine; il ne voyait pas le peuple; à peine entendaitil les acclamations : la joie le troublait tellement que son âme ne put sentir toute sa félicité.
Mais quand Aspar eut fait retirer le peuple , Arsace pencha la tête sur la main de la reine.
« Ardasire, vous vivez! vous vivez, ma chère Ardasire! Je mourais tous les jours de douleur. Comment les dieux vous ont-ils rendue à la vie? »
Elle se hâta de lui raconter comment une de ses femmes avait substitué au poison une liqueur enivrante. Elle avait été trois jours sans mouvement; on l’avait rendue à la vie : sa première parole avait été le nom d’Arsace; ses yeux ne s’étaient ouverts que pour le voir ; elle l’avait fait chercher, elle l’avait cherché elle-même. Aspar l’avait fait enlever, et, après la mort de sa sœur, il l’avait placée sur le trône.
Aspar avait rendu éclatante l’entrevue d’Arsace et d’Isménie. Il se ressouvenait de la dernière sédition. Il croyait qu’ après avoir pris sur lui de mettre Isménie sur le trône , il n’était pas à propos qu’il parût encore avoir contribué à y placer Arsace. Il avait pour maxime de ne faire j amais lui-même ce que les autres pouvaient faire, et d’aimer le bien, de quelque main qu’il pût venir. D’ailleurs , connaissant la beauté du caractère d’Arsace et d’Isménie , il désirait de les faire paraître dans leur jour. Il „
voulait leur concilier ce respect que s’attirent toujours les grandes âmes dans toutes les occasions où elles peuvent se montrer. Il cherchait à leur attirer cet amour que l’on porte à ceux qui ont éprouvé de grands malheurs. Il voulait faire naître cette admiration que l’on a pour tous ceux qui sont capables de sentir les belles passions. Enfin il croyait que rien n’était plus propre à faire perdre à Arsace le titre d’étranger, et à lui faire trouver celui de Bactrien dans tous les cœurs des peuples de la Bactriane.
Arsace jouissait d’un bonheur qui lui paraissait inconcevable. Ardasire, qu’il croyait morte, lui était rendue ; Ardasire était Isménie ; Ardasire était reine de Bactriane, Ardasire l’en avait fait roi. Il passait du sentiment de sa grandeur au sentiment de son amour. Il aimait ce diadème qui, bien loin d’être un signe d’indépendance, l’avertissait sans cesse qu’il était à elle ; il aimait ce trône , parce qu’il voyait la main qui l’y avait fait monter.
Isménie goûtait pour la première fois le plaisir de voir qu’elle était une grande reine. Avant l’arrivée d’Arsace , elle avait une grande fortune , mais il lui manquait un cœur capable de la sentir : au milieu de sa cour, elle se trouvait seule; dix millions d’hommes étaient à ses pieds , et elle se croyait abandonnée.
Arsace fit d’abord venir le prince d’Hircanie.
« Vous avez, lui dit-il, paru devant moi, et les fers ont tombé de vos mains; il ne faut point qu’il y ait d’infortuné dans l’empire du plus heureux des mortels.
« Quoique je vous aie vaincu, je ne crois pas que vous m’ayez cédé en courage : je vous prie de consentir que vous me cédiez en générosité. »
Le caractère de la reine était la douceur, et sa fierté naturelle disparaissait toujours toutes les fois qu’elle devait disparaître.
« Pardonnez-moi , dit-elle au prince d’Hircanie , si je n’ai pas répondu à des feux qui n’étàient pas légitimes. L’épouse d’Arsace ne pouvait pas être la vôtre : vous ne devez vous plaindre que du destin.
« Si l’Hircanie et la Bactriane ne forment pas un même empire, ce sont des États faits pour être alliés. Isménie peut promettre de l’amitié, si elle n’a pu promettre de l’amour. »
« Je suis, répondit le prince accablé de tant da malheurs et comblé de tant de bienfaits , que je ne sais si je suis un exemple de la bonne ou de la mauvaise fortune.
ARSACE ET ISMÉNIE
* J’ai pris les armes contre vous pour me venger ] d’un mépris que vous n’aviez pas. Ni vous ni moi ne méritions que le Ciel favorisât mes projets. Je vais retourner dansl’Hircanie ; et j’y oublierais bientôt mes malheurs, si je ne comptais parmi mes malheurs celui de vous avoir vue, et celui de ne plus vous voir.
« Votre beauté sera chantée dans tout l’Orient; elle rendra le siècle où vous vivez plus célèbre que tous les autres ; et , dans les races futures , les noms d’Arsace et d’Isménie seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amants. »
Un événement imprévu demanda la présence d’Arsace dans une province du royaume : il quitta Isménie. Quels tendres adieux ! quelles douces larmes! C’était moins un sujet de s’affliger, qu’une occasion de s’attendrir. La peine de se quitter se joignit à l’idée de la douceur de se revoir.
Pendant l’absence du roi tout fut par ses soins disposé de manière que le temps , le lieu , les personnes, chaque événement offrait à Isménie des marques de son souvenir. Il était éloigné , et ses actions disaient qu’il était auprès d’elle ; tout était d’intelligence pour lui rappeler Arsace : elle ne trouvait point Arsace, mais elle trouvait son amant.
Arsace écrivait continuellement à Isménie. Elle lisait :
« J’ai vu les superbes villes qui conduisent à vos frontières; j’ai vu des peuples innombrables tomber à mes genoux. Tout me disait que je régnais dans la Bactriane : je ne voyais point.celle qui m’en avait fait roi , et je ne l’étais plus. »
Il lui disait :
« Si le Ciel voulait m’accorder le breuvage d’immortalité tant cherché dans l’Orient , vous boiriez dans la même coupe, ou je n’en approcherais pas mes lèvres ; vous seriez immortelle avec moi , ou je mourrais avec vous. »
Il lui mandait :
« J’ai donné votre nom à la ville que j’ai fait bâtir; il me semble qu’elle sera habitée par nos sujets les plus heureux. »
Dans une autre lettre, après ce que l’amour pouvait dire de plus tendre sur les charmes de sa personne, il ajoutait :
« Je vous dis ces choses sans même chercher à vous plaire ; je voudrais calmer mes ennuis ; je sens que mon âme s’apaise en vous parlant de vous. »
Enfin elle reçut cette lettre :
« Je comptais les jours, je ne compte plus que les moments , et ces moments sont plus longs que les jours. Belle reine, mon cœur est moins tranquille à mesure que j’approche de vous. »
Après le retour d’Arsace, il lui vint des ambassades de toutes parts ; il y en eut qui parurent singulières. Arsace était sur un trône qu’on avait élevé dans la cour du palais. L’ambassadeur des Parthes entra d’abord; il était monté sur un superbe coursier; il ne descendit point à terre, et il parla ainsi :
« Un tigre d’Hircanie désolait la contrée, un éléphant l’étouffa sous ses pieds. Un jeune tigre restait , et il était déjà aussi cruel que son père ; l’éléphant en délivra encore le pays. Tous les animaux qui craignaient les bêtes féroces venaient paître autour de lui. Il se plaisait à voir qu’il était leur asile, et il disait en lui-même : On dit que le tigre est le roi des animaux ; il n’en est que le tyran , et j’en suis le roi. »
L’ambassadeur des Perses parla ainsi :
« Au commencement du monde , la lune fut mariée avec le soleil. Tous les astres du firmament voulaient l’épouser. Elle leur dit : Regardez le soleil , et regardez-vous ; vous n’avez pas tous ensemble autant de lumière que lui. »
L’ambassadeur d’Égypte vint ensuite , et dit :
« Lorsqu’Isis épousa le grand Osiris , ce mariage fut la cause de la prospérité de l’Égypte, et le type de sa fécondité. Telle sera la Bactriane; elle deviendra heureuse par le mariage de ses dieux. »
Arsace faisait mettre sur les murailles dé tous ses palais son nom avec celui d’Isménie. On voyait leurs chiffres partout entrelacés. Il était défendu de peindre Arsace qu’avec Isménie.
Toutes les actions qui demandaient quelque sévérité , il voulait paraître les faire seul ; il voulut que les grâces fussent faites sous son nom et celui d’Isménie.
« Je vous aime, lui disait-il, à cause de votre beauté divine et de vos grâces toujours nouvelles. Je vous aime encore , parce que , quand j’ai fait quelque action digne d’un grand roi, il me semble que je vous plais davantage.
« Vous avez voulu que je fusse votre roi, quand je ne pensais qu’au bonheur d’être votre époux ; et ces plaisirs dont je m’enivrais avec vous, vous m’avez appris à les fuir lorsqu’il s’agissait de ma gloire.
« Vous avez accoutumé mon âme à la clémence; et lorsque vous avez demandé des choses qu’il n’était
ARSACE ET ISMÉNIE
pas permis d’accorder, vous m’avez toujours fait respecter ce cœur qui les avait demandées.
« Les femmes de votre palais ne sont point entrées dans les intrigues de la cour ; elles ont cherché la modestie et l’oubli de tout ce qu’elles ne doivent point aimer.
« Je crois que le Ciel a voulu faire de moi un grand prince, puisqu’il m’a fait trouver, dans les écueils ordinaires des rois, des secours pour devenir vertueux. »
Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux. Arsace et Isménie disaient qu’ils régnaient sur le meilleur peuple de l’univers; les Bactriens disaient qu’ils vivaient sous les meilleurs de tous les princes.
Il disait qu’étant né sujet, il avait souhaité mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisaient sans doute les mêmes vœux que lui.
Il ajoutait qu’ayant le cœur d’Isménie , il devait lui offrir tous les cœurs de l’univers : il ne pouvait lui apporter un trône , mais des vertus capables de le remplir.
Il croyait que son amour devait passer à la postérité, et qu’il n’y passerait jamais mieux qu’avec sa gloire. Il voulait qu’on écrivît ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéri dès mortels.
11 disait qu’il aimait Aspar, son premier ministre, parce qu’il parlait toujours des sujets, plus rarement du roi , et jamais de lui-même.
« Il a, disait-il, trois grandes choses : l’esprit juste , le cœur sensible, et l’âme sincère. »
Arsace parlait souvent de l’innocence de son administration. Il disait qu’il conservait ses mains pures, parce que le premier crime qu’il commettrait déciderait de toute sa vie , et que là commencerait la chaîne d’une infinité d’autres.
« Je punirais, disait-il, un homme sur des soupçons. Je croirais en rester là; non : de nouveaux soupçons me viendraient en foule contre les parents et les amis de celui que j’aurais fait mourir. Voilà le germe d’un second crime. Ces actions violentes me feraient penser que je serais haï de mes sujets : je commencerais à les craindre. Ce serait le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendraient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.
« Que si ma vie était une fois marquée de ces sortes de taches , le désespoir d’acquérir une bonne réputation viendrait me saisir; et, voyant que je n’effacerais jamais le passé , j’abandonnerais l’avenir »
Arsace aimait si fort à conserver les lois et les an-
ciennes coutumes des Bactriens, qu’il tremblait toujours au mot de la réformation des abus, parce qu’il avait souvent remarqué que chacun appelait loi ce qui était conforme à ses vues , et appelait abus tout ce qui choquait ses intérêts;
Que, de corrections en corrections d’abus, au lieu de rectifier les choses , on parvenait à les anéantir.
Il était persuadé que le bien ne devait couler dans un État que par le canal des lois ; que le moyen de faire un bien permanent, c’était, en faisant le bien-, de le suivre; que le moyen de faire un mal permanent, c’était, en faisant le mal , de les choquer;
Que les devoirs des princes ne consistaient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions ;
Que le désir général de rendre les hommes heureux était naturel aux princes; mais que ce désir n’aboutissait à rien, s’ils ne se procuraient continuellement des connaissances particulières pour y parvenir ;
Que , par un grand bonheur, le grand art de régner demandait plus de sens que de génie, plus de désir d’acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connaissances pratiques que des connaissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connaître les hommes que la capacité de les former ;
Qu’on apprenait à connaître les hommes en se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose ; qu’il est très-incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours ; que la plupart des hommes ont une enveloppe ; mais qu’elle tient et serre si peu, qu’il est très-difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir.
Arsace ne parlait jamais des affaires qu’il pouvaitavoir avec les étrangers ; mais il aimait à s’entretenir de celles de l’intérieur de son royaume , parce que c’était le seul moyen de le bien connaître ; et là-dessus il disait qu’un bon prince devait être secret , mais qu’il pouvait quelquefois l’être trop.
Il disait qu’il sentait en lui-même qu’il était un bon roi; qu’il était doux, affable, humain; qu’il aimait la gloire, qu’il aimait ses sujets; que cependant si , avec ces belles qualités , il ne s’était gravé dans l’esprit les grands principes de gouvernement, il serait arrivé la chose du monde la plus triste , que ses sujets auraient eu un bon roi , et qu’ils auraient peu joui de ce bonheur ; et que ce beau présent de la Providence aurait été en quelque sorte inutile pour eux.
« Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe , disait Arsace : on n’y a que le bonheur
ARSACE ET ISMENIE
qu’on y a porte, et souvent même on y risque ce bonheur que l’on a porté. Si donc les dieux, ajoutait-il, n’ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent , il faut qu’ils l’aient fait pour Je bonheur de ceux qui obéissent. »
Arsace savait donner, parce qu’il savait refuser.
« Souvent , disait-il , quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable , ou à un misérable prêt à devenir .grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d’état ; mais il m’est impossible d’enrichir la pauvreté de luxe. »
Arsace était plus curieux d’entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.
« C’est là que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins. Ce sont les petits .malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m’instruis de tous ces malheurs, qui tous ensemble pourraient former le mien.
« C’est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes qui font toujours les délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connaître que je puis devenir un plus grand prince que je ne le suis. J’y vois la joie succéder aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie. »
On lui dit un jour que, dans quelques réjouissances publiques , des farceurs avaient chanté ses louanges.
« Savez-vous bien, dit-il, pourquoi je permets à ces gens -là de me louer? C’est afin de me faire mépriser la flatterie , et de la rendre vile à tous les gens de bien. J’ai un si grand pouvoir, qu’il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J’espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes amis, dites-moi la mérité ; c’est la seule chose du monde que je désire , parce que c’est la seule chose du monde qui puisse me manquer. »
Ce qui avait troublé la fin du règne d’Artamène, c’est que dans sa jeunesse il avait conquis quelques petits peuples voisins , situés entre la Médie et la Bactriane. Ils étaient ses alliés; il voulut les avoir pour sujets, il les eut pour ennemis; et, comme ils habitaient les montagnes, ils ne furent jamais bien assujettis; au contraire, lesMèdesse servaient d’eux pour troubler le royaume : de sorte que le conquérant avait beaucoup affaibli le monarque , et que , lorsqu’ Arsace monta sur le trône, ces peuples étaient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les firent révolter. Arsace vola, et les soumit. Il fit assembler la nation , et parla ainsi :
« Je sais que vous souffrez impatiemment la domination des Bactriens : je n’en suis point surpris. Vous aimez vos anciens rois, qui vous ont comblés de bienfaits. C’est à moi à faire en sorte, par ma modération et par ma justice , que vous me regardiez comme le vrai successeur deceux quevous avez tant aimés. »
Il fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au peuple :
« Je les fais mener devant vous pour que vous les jugiez vous-mêmes. »
Chacun, en les condamnant, chercha à se justifier.
« Connaissez, leur dit-il, le bonheur que vous avez de vivre sous un roi qui n’a point de passion lorsqu’il punit, et qui n’en met que quand il récompense; qui croit que la gloire de vaincre n’est que l’effet du sort, et qu’il ne tient que de lui-même celle de pardonner.
« Vous vivrez heureux sous mon empire, et vous garderez vos usages et vos lois. Oubliez que je vous ai vaincus par les armes , et ne le soyez queparmon affection. »
Toute la nation vint rendre grâce à Arsace de sa clémence et de la paix. Des vieillards portaient la parole. Le premier parla ainsi :
« Je crois voir ces grands arbres qui font l’orne ment de notre contrée. Tu en es la tige, et nous en sommes les feuilles ; elles couvriront les racines des ardeurs du soleil. »
Le second lui dit :
« Tu avais à demander aux dieux que nos montagnes s’abaissassent, pour qu’elles ne pussent pas nous défendre contre toi. Demande-leur aujourd’hui qu’elles s’élèvent jusques aux nues pour qu’elles puissent mieux te défendre contre tes ennemis. »
Le troisième dit ensuite :
« Regarde le fleuve qui traverse notre contrée ; là où il est impétueux et rapide , après avoir tout renversé, il se dissipe et se divise au point que les femmes le traversent à pied. Mais si tu le regardes dans les lieux où il est doux et tranquille, il grossit lentement ses eaux , il est respecté des nations , et il arrête les armées. »
Depuis ce temps ces peuples furent les plus fidèles sujets de la Bactriane.
Cependant le roi de Médie apprit qu’Arsace régnait dans la Bactriane. Le souvenir de l’affront qu’il avait reçu se réveilla dans son cœur. Il avait
ÉLOGE DE BERWICK
résolu de lui faire la guerre. Il demanda le secours du roi d’Hircanie.
« Joignez-vous à moi, lui écrivit-il; poursuivons une vengeance commune. Le Ciel vous destinait la reine de Bactriane ; un de mes sujets vous l’a ravie : venez la conquérir. »
Le roi d’Hircanie lui fit cette réponse :
« Je serais aujourd’hui en servitude chez les Bactriens , si je n’avais trouvé des ennemis généreux. Je rends grâces au Ciel de ce qu’il a voulu que mon règne commençât par des malheurs. L’adversité est notre mère ; la prospérité n’est que notre marâtre. Vous me proposez des querelles qui ne sont pas celles des rois. Laissons jouir le roi et la reine de Bactriane du bonheur de se plaire et de s’aimer. »
FIN D’ARSACE ET ISMÉNIE