A L’ABBÉ DE GUASCO
A Turin.
Je suis fort aise, mon cher ami , que la lettre que je vous ai donnée pour notre ambassadeur vous ait procuré quelques agréments à Turin , et un peu dédommagé des duretés 1 du marquis d’Orméa. J’étais bien sûr que monsieur et madame de Senectère se feraient un plaisir de vous connaître, et, dès qu’ils vous connaîtraient, qu’ils vous recevraient à bras ouverts. Je vous charge de leur témoigner combien je suis sensible aux égards qu’ils ont eus à ma recommandation. Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de faire le voyage avec M. le comte d’Egmont : il est effectivement de mes amis , et un des seigneurs pour lesquels j’ai le plus d’estime. J’accepte l’appointement de souper chez lui avec vous à son retour de Naples ; mais je crains bien que , si la guerre continue , je ne sois forcé d’aller planter des choux à la Brède. Notre commerce de Guienne sera bientôt aux abois ; nos vins nous resteront sur les bras ; et vous savez que c’est toute notre richesse. Je prévois que le traité provisionnel de la cour de Turin avec celle de Vienne nous enlèvera le commandeur de Solar ; et,, en ce cas , je regretterai moins Paris. Dites mille choses pour moi à M. le marquis de Breil. L’humanité lui devra beaucoup pour la bonne éducation qu’il a donnée à M. le duc de Savoie, dont j’entends dire de très-belles choses. J’avoue que je me sens un peu de vanité de voir que je me formai une juste idée de ce grand homme lorsque j’eus l’honneur de le connaître à Vienne. Je voudrais bien que vous fussiez de retour à Paris avant que j’en parte ; et je me réserve de vous dire alors le secret du Temple de Guide 2. Tâchez d’arranger vos intérêts
glise abbatiale de cette ville , qui , malgré cela , a continué d’être presque entièrement habitée par des protestants , sans qu’on puisse citer d’exemple de la conversion d’un seul huguenot.
' Cet ami de Montesquieu avait passé quelques années à Paris. Obligé de retourner à Turin pour ses affaires domestiques, et ayant besoin de l’intervention du ministre, il ne put jamais obtenir audience de M. le marquis d’Orméa, par suite d’une ancienne inimitié de ce ministre contre son père. Apres un an de séjour à Turin , il revint à Paris , et se livra uniquement a la culture des lettres et à la société des savants, dans la vue d’obtenir une place à l’Académie royale des inscriptions , où il fut reçu depuis en qualité de membre honoraire etranger.
* II lui avait fait présent de cet ouvrage lorsqu’il prit *
domestiques le mieux que vous pourrez; et abandonnez à un avenir plus favorable la réparation des torts du ministère contre votre maison. C’est dans vos principes, vos occupations, et votre conduite , que vous devez chercher , quant à présent , des armes, des consolations , et des ressources. Le marquis d’Orméa n’est pas un homme à reculer ; et , dans les circonstances où l’on se trouve à votre cour, on fera peu d’attention à vos représentations . L’ambassadeur vous salue. Il commence à ouvrir les yeux sur son amie : j’y ai un peu contribué , et je m’en félicite , parce qu’elle lui faisait faire mauvaise figure. Adieu.
De Paris 1742.