COLONEL D’INFANTERIE
J’ai été enchanté , monsieur le comte , de recevoir une marque de votre souvenir par la lettre que m’a envoyée monsieur votre frère. Madame de Tencin a et les autres personnes auxquelles j’ai fait vos compliments me chargent de vous témoigner aussi leur sensibilité et leur reconnaissance. Je suis fâché de ne pouvoir satisfaire votre curiosité touchant les ouvrages de notre amie : c’est un secret 3 que j’ai promis de ne point révéler.
congé de lui en partant de Turin , sans lui dire qu’il en était l’auteur. Il le lui apprit depuis, eu lui disant que c’était une idée à laquelle la société de mademoiselle de Clermont , princesse du sang, qu’il avait l’honneur de fréquenter, avait donné occasion , sans d’autre but que de faire une peinture poétique de la volupté.
1 Montesquieu s’était fort lié avec le comte de Guasco dans le voyage que celui-ci lit à Paris en 1742 , à son retour de Russie.
2 Madame de Tencin , sœur du célèbre cardinal de Tencin , qui lui devait sa fortune et son chapeau , figura beaucoup dans Paris par les charmes de sa beauté et de son esprit. Ell6 fut pendant cinq ans religieuse dans le couvent de Montfleury, en Dauphiné; mais elle rentra dans le monde, en réclamant contre ses vœux. Elle parvint, sans être jamais fort riche, à avoir dans Paris une maison de la meilleure compagnie. Il était du bon ton d’être admis dans sa société : les seigneurs de la cour, les gens de lettres , et les étrangers les plus distingués, briguaient également pour y être introduits. Comme ceux qui faisaient le fond ordinaire de cette société étaient les beaux-esprits et les savants les plus connus en France , madame de Tencin les appelait, par ironie, ses bêtes. Elle était souvent consultée par eux sur les ouvrages d’agrément qu’on voulait publier, et s’intéressait avec chaleur pour ses amis. Montesquieu , qui était un de ceux qu’elle considérait le plus, en avait procuré la connaissance au comte de Guasco , frère de l’abbé de ce nom.
3 Le jour de la mort de madame de Tencin , en sortant de son antichambre , Montesquieu dit à l’abbé de Guasco , qui était avec lui : « A présent vous pouvez mander à mon- « sieur votre frère que madame de Tencin est l’auteur du « Comte de Comminges et du Siège de Calais, ouvrages « qu’elle a faits en société avec M. de Pont-de-Yoyle (son ne- « veu). Je crois qu’il n’y a que M. de Fontenelle et moi qui « sachions ce secret. »
Elle comptait parmi ses amis Fontenelle , Benoit XIY , et
LETTRES
La confiance dont vous m’honorez exige que je vous parle à cœur ouvert sur ce qui fait le sujet intéressant de votre lettre. Je ne dois point vous cacher que je l’ai communiquée à M. le commandeur de Solar, qui est de vos amis ; et nous nous sommes trouvés d’accord que les offres que vous fait M. de Belle-Isle pour vous attacher, vous et monsieur votre frère, au service de France, ne sont point acceptables. Après tout le bien que les lettres de M. de la Chétardie lui ont dit de vous , il est inconcevable qu’il ait pu se flatter de vous retenir en vous proposant des grades au-dessous de ceux que vous avez. Je ne sais sur quoi il fonde que l’on ne considère pas tout à fait en France les grades du service étranger comme ceux de nos troupes. Cette maxime ne serait ni juste ni obligeante, et nous priverait de fort bons officiers. Je pense que vous avez très-bien fait de ne point vous engager dans son expédition avant que d’avoir de bonnes assurances de la cour sur les conditions qui vous conviennent; mais, puisqu’il paraît que vous êtes déjà décidé pour le refus , il est inutile de vous présenter ici d’autres réflexions.
Les propositions du ministre de Prusse pour la levée d’un régiment étranger méritent sans doute plus d’attention dès qu’elles peuvent se combiner avec vos finances. Mais il faut calculer pour l’avenir : quelle assurance qu’à la paix le régiment ner soit point réformé? et , en ce cas , quel dédommagement pour les avances que vous seriez obligé de faire ? En matière d’intérêt , il faut bien stipuler avec cette cour. Je doute d’ailleurs que le génie italien s’accommode avec l’esprit du service prussien : j’aurais bien des choses à vous dire là-dessus ; mais vous êtes trop clairvoyant.
A l’égard des avantages que l’on vous fait entrevoir au service du nouvel empereur , vous êtes plus à portée que moi de juger de leur solidité , et trop sage pour vous laisser éblouir. Pour moi , qui ne suis pas encore bien persuadé de la stabilité du nouveau système politique d’Allemagne, je ne fonderais pas mes espérances sur une fortune précaire et peut-être passagère. Par ce que j’ai l’honneur de vous dire, vous sentez que je ne puis qu’approuver la préférence que vous donneriez à des engagements pour le service d’Autriche. Outre que c’est là votre première inclination , l’exemple de nombre de vos compatriotes vous prouve que c’est le service naturel de votre nation. Quels que soient les revers actuels de la cour de Vienne, je ne les regarde que comme des disgrâces passagères : car
Montesquieu. Elle avait fait les Malheurs de V amour, et les Anecdotes d'Edouard II.
une grande et ancienne puissance qui a des forces naturelles et intrinsèques ne saurait tomber tout à coup. En supposant même quelques échecs, le service y sera toujours plus splide que celui d’une puissance naissante. Il y a tout à parier que la cour de Turin , dans la guerre présente , fera cause commune avec celle de Vienne; par conséquent les raisons qui vous détournèrent , en quittant le Piémont , de passer au service autrichien , cessent dans les circonstances présentes. Je ne vois pas même de meilleur moyen de vous moquer de l’inimitié du marquis d’Orméaque de servirune cour alliée , dans laquelle , en considérant ce qui s’est passé autrefois , il ne doit pas avoir beaucoup de crédit. Vous êtes prudent et sage ; ainsi je soumets à votre jugement des conjectures auxquelles le désir sincère de vos avantages a peut-être autant de part que la raison. J’apprendrai avec bien du plaisir le parti que vous aurez pris ; et j’ai l’honneur de vous assurer de mon respect.
A Francfort 1742.