A L’ABBÉ DE GUASCO
A Vienne.
J’ai reçu, mon cher comte , votre lettre de Vienne du 28 décembre. Je suis fâché d'avoir perdu ceux qui m’avaient fait l’honneur d’avoir de l’amitié pour moi. Il me reste le prince de Lichtenstein , et je vous prie de lui faire bien ma cour. J’ai reçu des marques d’amitié de M. Duval , bibliothécaire de l’empereur1 , qui fait beaucoup d’honneur à la Lorraine, sa patrie. Dites aussi, je vous prie', quelque chose de ma part à M. Van-Swieten : je suis un véritable admirateur de cet illustre Esculape 2. Je vis hier monsieur et madame de Sénectère : vous savez que je ne vois plus que les pères et les mères dans toutes les familles. Nous parlâmes beaucoup de vous; ils vous aiment beaucoup. J’ai fait connaissance avec... 3. Tout ce que je puis vous en dire, c’est que c’est un seigneur magnifique, et fort persuadé de ses lumières; mais il n’est pas notre marquis de Saint-Germain : aussi n’est-il pas un ambassadeur piémontaisL Bien de ces têtes diplomatiques se pressent trop de nous juger; il faudrait nous étudier un peu plus. Je serais bien curieux de voir les relations que certains ambassadeurs font à leurs cours sur nos affaires internes. J’ai appris ici que vous relevâtes fort à propos l’équivoque touchant la qualification de mauvais citoyen. Il faut pardonner à des ministres , souvent imbus des principes du pouvoir arbitraire, de n’avoir pas des notions bien, justes sur certains points, et de hasarder des apophthegmes 5.
1 C’est-à-dire de sa bibliothèque particulière ; homme d’autant plus estimable , que , né dans un état peu compatible avec la culture des lettres, il est parvenu à les cultiver sans secours, par la seule force du talent.
2 C’était à lui que les libraires de Vienne devaient la liberté de pouvoir vendre V Esprit des Lois, dont la censure des jésuites empêchait l’introduction à Vienne : M. le baron de Van- Swieten n’était pas seulement l’Esculape de cette ville impériale par sa qualité de premier médecin de la cour, il était encore l’Apollon qui présidait aux muses autrichiennes, tant par sa qualité de bibliothécaire impérial, charge qui, par un usage particulier à cette cour, est unie à celle de premier médecin , que par celle de président de la censure des livres et des études du pays ; de sorte qu’il pouvait être en même temps le médecin des esprits et des corps.
3 Ce nom n’a pas pu se lire; l’écriture est effacée.
4 II avait été intimement lié avec le marquis de Breil , le commandeur de Solar son frère, et le marquis de Saint-Germain , tous trois ambassadeurs de Sardaigne : le premier à Vienne , les deux autres à Paris ; tous trois hommes du premier mérite.
5 On parlait de V Esprit des Lois au dîner d’un ambassadeur ; son excellence prononça qu’elle le regardait comme l’ouvrage d’un mauvais citoyen. « Montesquieu mauvais citoyen ! s’écria « son ami : pour moi, je regarde V Esprit des Lois même comme « l’ouvrage d’un bon sujet; car on ne saurait donner une plus « grande preuve d’amour et de fidélité à ses maîtres que de « les éclairer et de les instruire. »
LETTRES
La Sorbonne cherche toujours à m'attaquer : il y a deux ans qu’elle travaille sans savoir guère comment s’y prendre. Si elle me fait mettre à ses trousses, je crois que j’achèverai de l’ensevelir1. J’en serais bien fâche, car j’aime la paix par-dessus toutes choses. Il y a quinze jours que l’abbé Bonardi m’a envoyé un gros paquet pour mettre dans ma lettre pour vous. Comme je sais qu’il n’v a dedans que de vieilles rapsodies que vous ne liriez point, j’ai voulu vous épargner un port considérable : ainsi je garde la lettre jusqu’à votre retour, ou jusqu’à ce que vous me mandiez de vous l’envoyer, en cas qu’il y ait autre chose que des nouvelles des rues. J’ai appris avec bien du plaisir tout ce que vous me mandez sur votre sujet. Les choses obligeantes que vous a dites l’impératrice font honneur à son discernement , et les effets de la bonne opinion qu’elle vous a marquée lui feront encore plus d’honneur. Nous lisons ici la réponse du roi d’Angleterre au roi de Prusse , et elle passe dans ce pays-ci pour une réponse sans réplique. Vous , qui êtes docteur dans le droit des gens , vous jugerez cette question dans votre particulier.
Vous avez très-bien fait de passer par Lunéville : je juge, par la satisfaction que j’eus moi-même dans ce voyage , de celle que vous avez éprouvée par la gracieuse réception du roi Stanislas. Il exigea de moi que je lui promisse de faire un autre voyage en Lorraine. Je souhaiterais bien que nous nous y rencontrassions à votre retour d’Allemagne; l’instance que le roi vient de vous faire par sa gracieuse lettre d’y repasser doit vous engager à reprendre cette route. Nous voilà donc encore une fois confrères en Apollon 2 ; en cette qualité , recevez l’accolade.
De Paris, le 5 mars 1753.