‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1110 sur 1159 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

A Vérone.

Mon cher ami, vos titres se multiplient tellement que je ne puis plus les retenir; voyons... comte de Clavières , chanoine de Tournay , chevalier d’une croix impériale, membre de l’Académie des inscriptions , de celles de Londres , de Berlin , et de tant d’autres, jusqu’à celle de Bordeaux : vous méritez bien tous ces honneurs , et bien d’autres encore.

Je suis bien aise que vous ayez eu du succès

1 L’usagedela cour de Vienne estde ne point donner, comme dans plusieurs autres, un précepteur en chef aux princes de la maison, mais seulement des instructeurs, dont chacun est chargé d’enseigner la partie de littérature qu’on leur fait apprendre ; et dans le choix de ceux qu’on nomme pour ces différents départements , on ne consulte que la capacité , sans avoir égard à la condition des personnes.

LETTRES

dans la négociation pour votre chapitre. Il est heureux de vous avoir, et fait bien de vous députer à la cour pour ses affaires , plutôt que de vous retenir pour chanter et pour boire; car je suis sûr que vous négociez aussi bien que vous chantez mal et que vous buvez peu. Je suis fâché que l’affaire qui vous regardait personnellement ait manqué. Vous n’êtes pas le seul qui y perdiez; et il vous reste votre liberté , qui n’est pas une petite chose : mais l’étiquette ne dédommagera pas de l’avantage dont on s’est privé; quoique je soupçonne qu’il pourrait bien y avoir d’autres raisons que l’étiquette , que l’exemple des autres cours aurait pu faire abandonner. Quand certaines gens ont pris racine, ils savent bien trouver des moyens pour écarter les hommes éclairés : d’ailleurs , vous n’êtes point un bel-esprit du pays de Liège ou de Luxembourg. Je me réserve là-dessus mes pensées.

Votre lettre m’a été rendue à la Brède , où je suis. Je me promène du matin au soir en véritable campagnard , et je fais ici de fort belles choses en dehors.

Vous voilà donc parti pour la belle Italie. Je suppose que la galerie de Florence vous arrêtera longtemps. Indépendamment de cela, de mon temps cette ville était un séjour charmant; et ce qui fut pour moi un objet des plus agréables fut de voir le premier ministre du grand-duc sur'une petite chaise de bois, en casaquin et chapeau de paille, devant sa porte. Heureux pays, m’écriai-je , où le premier ministre vit dans une si grande simplicité et dans un pareil désœuvrement ! Vous verrez madame la marquise Ferroni et l’abbé Niccolini : parlez-leur de moi. Embrassez bien de ma part monseigneur Cerati , à Pise; et pour Turin, vous connaissez mon cœur, notre grand prieur, MM. les marquis de Breil et de Saint- Germain. Si l’occasion se présente , vous ferez ma cour à son altesse sérénissime. Si vous écrivez à M. le comte de Cobentzel, à Bruxelles, je vous prie de le remercier pour moi , *et marquez-lui combien je me sens honoré par le jugement qu’il porte sur ce qui me regarde. Quand il y aura des ministres comme lui , on pourra espérer que le goût des lettres se ranimera dans les États autrichiens; et alors vous n’entendrez plus de ces propositions erronées et malsonnantes qui vous ont scandalisé.

Je crois bien que je serai à Paris dans le temps que vous y viendrez. J’écrirai à madame la duchesse d’ Aiguillon combien vous êtes sensible à son oubli , mais , mon cher abbé , les dames ne se souviennent pas de tous les chevaliers : il faut qu’ils soient paladins. Au reste, je voudrais bien vous tenir huit jours à la Brède, à votre retour de

Rome, nous parlerions de la belle Italie et de la forte Allemagne.

Voilà donc Voltaire qui paraît ne savoir où reposer sa tête 1 : Ut eadem tellus , quæ modo victori defuerat, deesset ad sepulturam. Le bon esprit vaut mieux que le bel esprit.

A l’égard de M. le duc de Nivernois , ayez la bonté de lui faire ma cour quand vous le verrez à Rome , et je ne crois pas que vous ayez besoin d’une lettre particulière pour lui. Vous êtes son confrère à l’académie, et il vous connaît; cependant , si vous croyez que cela soit nécessaire , mandez-le-moi. Adieu.

De la Brède, ce 28 septembre 1753.

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