‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1116 sur 1159 · A M. WARBURTON · texte numérisé non relu

A M. WARBURTON

A Londres.

J’ai reçu , monsieur, avec une reconnaissance trèsgrande, les deux magnifiques ouvrages que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire sur les OEuvres posthumes de mylord Bolingbroke ; et comme cette lettre me paraît être plus à moi que les deux ouvrages qui l’accompagnent , auxquels tous ceux qui ont de la raison ont part , il me semble que cette lettre m’a fait un plaisir particulier. J’ai lu quelques ouvrages de mylord Bolingbroke; et, s’il m’est permis de dire comment j’en ai été affecté, certainement il a beaucoup de chaleur ; mais il me sem- . ble qu’il l’emploie ordinairement contre les choses : et il ne faudrait l’employer qu’à peindre les choses. Or, monsieur, dans cet ouvrage posthume dont vous me donnez une idée, il me semble qu’il vous prépare une manière continuelle de triomphes. Celui qui attaque la religion révélée n’attaque que la religion révélée ; mais celui qui attaque la religion naturelle attaque toutes les religions du monde. Si l’on enseigne aux hommes qu’ils n’ont pas ce freinpi, ils peuvent penser qu’ils en ont un autre; mais il est bien plus pernicieux de leur enseigner qu’ils n’en ont pas du tout.

11 n’est pas impossible d’attaquer une religion révélée , parce qu’elle existe par des faits particuliers , et que les faits , par leur nature , peuvent être matière de dispute : mais il n’en est pas de même de la religion naturelle ; elle est tirée de la nature de l’homme , dont on ne peut pas disputer, et du sentiment intérieur de l’homme , dont on ne peut pas disputer encore. J’ajoute à ceci : Quel peut être le motif d’attaquer la religion révélée en Angleterre? on l’y a tellement purgée de tout préjugé destructeur, qu’elle n’y peut faire de mal , et qu’elle y peut faire au contraire une infinité de biens. Je sais qu’un homme, en Espagne ou en Portugal, que l’on va brûler, ou qui craint d’être brûlé parce qu’il ne croit point de certains articles dépendants ou non de la religion révélée, a un juste sujet de l’attaquer, parce qu’il peut avoir quelque espérance de pourvoir à sa défense naturelle; mais il n’en est pas de même en Angleterre , où tout homme qui attaque la religion révélée l’attaque sans intérêt, etoùcethomme, quand il réussirait, quand même il aurait raison dans le fond , ne ferait que détruire une infinité de

Auteur du Coup d'œil sur la Philosophie du lord Bolingoroue.Lette lettre fut insérée dans une gazette anglaise du 16 août 1754. °

biens pratiques pour établir une vérité purement spéculative.

J’ai été ravi , etc.

De Paris, le 16 mai 1754 1.

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