‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 323 sur 1159 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

On voit dans le Banquet de Xénophon une peinture bien naïve d’une république où le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi il est content de lui. « Je « suis content de moi , dit Charmidès , à cause de « ma pauvreté. Quand j’étais riche, j’étais obligé « de faire ma cour aux calomniateurs, sachant bien « que j’étais plus en état de recevoir du mal d’eux « que de leur en faire ; la république me deman- « dait toujours quelque nouvelle somme; je ne « pouvais m’absenter. Depuis que je suis pauvre , «j’ai acquis de l’autorité; personne ne me me- « nace, je menacç les autres; je puis m’en aller ou « rester. Déjà les riches se lèvent de leurs places, « et me cèdent le pas. Je suis un roi, j’étais es- « clave;je payais un tribut à la république, aujour- « d’hui elle me nourrit; je ne crains plus de perdre, « j’espère d’acquérir. »

Le peuple tombe dans ce malheur lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition , ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’aperçoive pas leur avarice , ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et elle augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics ; et , comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires , il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais , avec sa paresse et son luxe , il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.

Il ne faudra pas s’étonner si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui ; mais , pour retirer de lui , il faut renverser l’État. Plus il paraîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable : un seul tyran s’élève ; et le peuple perd tout , jusqu’aux avantages de sa corruption.

La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête.

Il est vrai que ceux qui corrompirent les républiques grecques ne devinrent pas toujours tyrans. C’est qu’ils s’étaient plus attachés à l’éloquence qu’à l’art militaire; outre qu’il y avait dans îe

DE L’ESPRIT DES LOIS

cœur de tous les Grecs une haine implacable contre ceux qui renversaient le gouvernement républicain : ce qui fit que l’anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu de se changer en tyrannie.

Mais Syracuse , qui se trouva placée au milieu d’un grand nombre de petites oligarchies changées en tyrannies1 ; Syracuse, qui avait un sénat 2 dont il n’est presque jamais fait mention dans l’histoire , essuya des malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville, toujours dans la licence3 ou dans l’oppression, également travaillée par sa liberté et par sa servitude , recevant toujours l’une et l’autre comme une tempête, et, malgré sa puissance au dehors , toujours déterminée à une révolution par la plus petite force étrangère , avait dans son sein un peuple immense, qui n’eut jamais que cette cruelle alternative de se donner un tyran ou de l’être lui-même.

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