‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 907 sur 1159 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Changements dans les offices et les fiefs.

D’abord les comtes n’étaient envoyés dans leurs districts que pour un an ; bientôt ils achetèrent la continuation de leurs offices. On en trouve un exemple dès le règne des petits-enfants de Clovis. Un certain Peonius était comte dans la ville d’Auxerre 2 , il envoya son fils Mummolus porter de l’argent à Gontran , pour être continué dans son emploi : le fils donna de l’argent pour lui-même, et obtint la place du père. Les rois avaient déjà commencé à corrompre leurs propres grâces.

Quoique, par la loi du royaume, les fiefs fussent amovibles, ils ne se donnaient pourtant ni ne s’ô-

1 Histoire de V Établissement de la monarchie française, t. m, liv. VI, chap. iv, page 302.

2 Grégoire de Tours , liv. IV, chap. xlii.

1 Chapitre xxiii.

DE L'ESPRIT DES LOIS

taient d’une manière capricieuse et arbitraire, et c’était ordinairement une des principales choses qui se traitaient dans les assemblées de la nation. On peut bien penser que la corruption se glissa dans ce point , comme elle s’était glissée dans l’autre , et que l’on continua la possession des fiefs pour de l’argent , comme on continuait la possession des comtés.

Je ferai voir, dans la suite de ce livre % qu’indépendamment des dons que les princes firent pour un temps , il y en eut d’autres qu’ils firent pour toujours. Il arriva que la cour voulut révoquer les dons qui avaient été faits : cela mit un mécontentement général dans la nation , et l’on en vit bientôt naître cette révolution fameuse dans l’histoire de France, dont la première époque fut le spectacle, étonnant du supplice de Brunehault.

Il paraît d’abord extraordinaire que cette reine , fille , sœur, mère de tant de rois , fameuse encore aujourd’hui par des ouvrages dignes d’un édile ou d’un proconsul romain, née avec un génie admirable pour les affaires, douée de qualités qui avaient

té si longtemps respectées , se soit vue tout à coup exposée à des supplices si longs, si honteux, si cruels 2, par un roi dont l’autorité était assez mal affermie dans sa nation3 4, si elle n’était tombée, par quelque causa particulière , dans la disgrâce de cette nation. Clotaire lui reprocha la mort de dix rois 4 : mais il y en avait deux qu’il fit lui-même mourir ; la mort de quelques autres fut le crime du sort , ou de ia méchanceté d’une autre reine; et une nation qui avait laissé mourir Frédégonde dans son lit, qui s’était même opposée à la punition de ses épouvantables crimes 5, devait être bien froide sur ceux de Brunehault.

Elle fut mise sur un chameau , et on la promena dans toute l’armée : marque certaine qu’elle était tombée dans la disgrâce de cette armée. Frédégaire dit que Protaire, favori de Brunehault, prenait le bien des seigneurs , et en gorgeait le fisc ; qu’il humiliait la noblesse, et que personne ne pouvait être sûr de garder le poste qu’il avait6. L’armée conjura contre lui , on le poignarda dans sa tente ;

1 Chap. vn. .

2 Chronique de Frédégaire , chap. xlii.

3 Clotaire n , tils de Chilpéric , et père de Dagobert.

4 Chronique de Frédégaire , chap. XLII.

5 "Voyez Grégoire de Tours, liv. VIII, chap. xxxi.

6 Sœva illi fuit contra personas iniquitas , Jisco nimium tribuens , de rebus personarum ingeniose fiscum vellens implere... ut nullus reperiretur qui gradurn quem arripuerat, potuisset adsumere. (Chronique de Frédégaire , chap. xxvii, sur l’an 605 J

et Brunehault , soit par les vengeances qu’elle tira de cette mort 1 , soit par la poursuite du même plan r devint tous les jours plus odieuse à la nation2.

Clotaire, ambitieux de régner seul , et plein de la plus affreuse vengeance , sûr de périr si les enfants de Brunehault avaient le dessus, entra dans une conjuration contre lui-même ; et , soit qu’il fût malhabile, ou qu’il fût forcé par les circonstances , il se rendit accusateur de Brunehault , et fit faire de cette reine un exemple terrible.

Warnachaire avait été l’âme de la conjuration contre Brunehault; il fut fait maire de Bourgogne : il exigea de Clotaire qu’il ne serait jamais déplacé pendant sa vie 3. Par là le maire ne put plus être dans le cas où avaient été les seigneurs français ; et cette autorité commença à se rendre indépendante de l’autorité royale.

C’était la funeste régence de Brunehault qui avait surtout effarouché la nation. Tandis que les lois subsistèrent dans leur force , personne ne put se plaindre de ce qu’on lui ôtait un fief, puisque la loi ne le lui donnait pas pour toujours ; mais , quand l’avarice , les mauvaises pratiques , la corruption , firent donner des fiefs , on se plaignit de ce qu’on était privé par de mauvaises voies des choses que souvent on avait acquises de même. Peut-être que, si le bien public avait été le motif de la révocation des dons, on n’aurait rien dit; mais on montrait l’ordre, sans cacher la corruption; on réclamait le droit du fisc , pour prodiguer les biens du fisc à sa fantaisie; les dons ne furent plus la récompense ou l’espérance des services. Brunehault, par un esprit corrompu, voulut corriger les abus de la corruption ancienne. Ses caprices n’étaient point ceux d’un esprit faible ; les leudes et les grands officiers se crurent perdus : ils la perdirent.

Il s’en faut bien que nous ayons tous les actes qui furent passés dans ces temps-là; et les faiseurs de chroniques, qui savaient à peu près de l’histoire de leur temps ce que les villageois savent aujourd’hui de celle du nôtre, sont très-stériles. Cependant nous avons une constitution de Clotaire , donnée dans le concile de Paris 4 pour la réformation des abus5, qui fait voir que ce prince fit cesser les

1 Ibid. chap. xvm , sur l’an 607.

2 Ibid, chap xli, sur l’an 613. Burgundice farones , tam episcopi quant cæteri leudes, timentes Brunichildem, etodium in eam habentes, consilium inientes, etc.

3 Ibid. chap. xlii, sur l’an 613. Sacramento a Clotaria ac cepto , ne unquam vitœ suœ temporibus degradaretur.

4 Quelque temps après le supplice de Brunehault, l’an 615. Voyez l’édition des capitulaires de Baluze, page 21.

5 Quæ contra rationis ordinem acta vel ordinata sunt, ne in antea, quod avertat Divinitas! contingant , disposuen -

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