‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 21 sur 42 · UN SOLDAT DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

UN SOLDAT DE L'EMPIRE

Qu'ils <»taient grande œs jours où l'Europe tremblante

Devant l'invincible guerrier, (2ui passait sur le monde en semant l'épouvante

Sous les pas do son fier coursier, Comme devant un dieu se courbait en silence

Au seul nom de Napoléon, £t) malgré tous ses rois, subissait la puissance

De cet indomptable lion.

* Cette pièce est dédiée à la mémoire de M. Evanturel, vieux soldat de Napoléon, émigré au Canada.

Né à Beaucairo, en Provence, M. Evantun^l vit les noyades du Rhône et l'installation de la déesse Raison dans l'église de sa ville natale.

Appelé par la conscription sous les drapeaux de l'Pjnpire, il fit les campagnes d'Espagne et do Portugal. Poursuivi dans la forêt par dos brigands espagnols, fait prisonnier par (mix, il fut livré aux Anglais, qui l'envoyèrent en garnison à Démérara. Il vint en Canada avec le 60' carabiniers.

Admirateur enthousiaste de l'empereur, il conserva toute sa vie le culte du héros, et ce fut un bonheur suprême pour lui d'apprendre de la bouche de son fils, quelques instants avant sa mort, l'avènement de Naix)léon III au trône im|)éridl.

S'il eût vécu encore quelques années il eût reçu, comme notre concitoyen M. Blanc, la médaille de Sainte- Hélène, à laquelle il avait droit comme soldat de l'armée d'Espagne.

Ainsi, pendaht vingt ans promenant la victoire

Sur les pas de ses escadrons, L'immortel empereur sut obliger la gloire

A lui donner tous ses rayons ; Et sa puissante main sema cette aurcolo,

Des champs sablonneux d'Aboukir Aux murs de l'Alhanibra, dos rivages d'Arcole

Aux bords du vieux Guadalcjuivir.

Pourtant un jour il vit, sur la rive étrangère.

La victoire l'abandonner ; Il voulut la forcer, mais la Gloire, sa mùro.

N'avait plus rien à lui donner ; Car, |K)ur orner son front du brillant diadème

Dont il devait nous éblouir.

Elle avait épuise, dans cet effort suprême,

Tous les lauriers de l'avenir.

Quaud de la trahison et de l'ingratitude

Il eut bu la calice amer.

Il alla demander asile et solitude

A l'immensité de la mer.

C'est là ciu'il s'éteignit sur un roc solitaire,

Dans sa gloire et dans son malheur, Et les nains couronnés (ju'il foudroyait naizuèrc

Jetèrent un cri de bonheur.

Enterré à Sainte-Foye, M. Evanturel fut i>orté à sa dernière demeure par ses vieux camarades de la guerre de la Péninsule.

Cest là que le j>oète le fait se révnilh^r quand le commandant Bolvèze vint, avec les marins de l<i Cnjn-int^j*'-^ Assister à la pose de la première pierre du monument élevé aux héros de la bataille de Sainte-Foye.

14f> POÉSIES.

Puis, quand il disi»anit de cette haute cime

Où lui .seul ait jamais atteint, iîicn dos vaillants acteurs do ce drame sublimer

Dont le soleil était éteint, Tour calnu^r la douleur de leur âme accablée,

Cbercliùrent un monde nouveau; Kt, i>lcurant son enfant, la Gloire dcsolce

Alla veiller sur son tombt^u.

(^uand le lier palailin des jours <le diarlema^ne Kulin eut succond)c dans la sombre monta^^ne, l/'jruant à Iloncevaux un nom re^splendissant, Tous les ]>reux ccbapixs au sanjxlant cimeterre Si^ liront troubadours pour rcMÎire î\ la terre La gloire et la mort de Roland.

Ainsi «juand fut tondx' le jroant des armms, I )»'dai^nant de K'rvir sous les tristes pigméos <2u'à la Krance imiK>saient le-s Cosatiuos du I>on, l)<s soldats d'Austerlitz, vieillis par la victoire, S)us les oioux otranj^ers vinrent chanter la gloire Kt la mort de NaiH>léon.

Sur lo+< bords africains, dans les jungles de l'Inde, Sous le ciel radieux où combattit Horinde, Dans les climats glacés où règne encore Odin, Laissant sur runi\ers une trace profonde, Ils ont gravé ce nom qui brille sur le monde Comme l'étoile du matin.

Aux bords du Saint-Laurent jctt'h par la UnniK'to, D'héroï(iue« débris de t'es jours do oouiiuvtc^ Ont dianté parmi nous le culto d\\ ILtos. En trouvant sous le ciel de la Nouvelle-l'Vaiice Les mêmes souvenirs et la même esiK'rant^e, Ils semblaient oublier leurs maux.

Québec a conservé la touchante mémoire Du vieux soldat français <lont riiumble et n(»l)le hist«»iro Occuiiera longtemps les récits du foyer. Souvent on re<liru les bienfaits i^)j»ulaires, L'honneur, la moilestie et les vertus austères Du soldat et du jardinier.

Le sombre Escurial et Talcazar maunwtjm^ L^avaient vu prendre i)art au drame jrijrantes«iue Que le soleil d*Espaj;ne éclaira de se.s foux ; 8ous le ciel canadien trouvant une patriin, Aux travaux des jardins il <;onsacra sa vir, Dont les jours s'écoulaient heureux.

(^ue de fois appuyé sur sa bêche immobile, Fixant sur l'horizon son œil «loux et tran<iuillc, Il semblait contempler tout un mt>nde idéal. Oh ! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, Déroulant les anneaux de cette vie errante, Lui montrait le pays natal.

O rivages du Rhône ! 6 bords de la Durance ! Beaucaire, où s'écoulaient les jours de sf>n enfance,

Donjon du roi René «'élançant vers lo ciel, O mistral soulevant les onde.s fugitivc^s, A l'heure où, chaque soir, s'élève sur les rives I^ chœur de l'hymne universel ;

() champs toujours couverts de fruits et de vonhno, Etalant au soleil votre fraîche i)anîre, J'orôt où s'élançait la meute des chasseurs ; lui vous vr»yant revivre en ce rêve sublime, S)ii âme s'cmj)lissait de cette joie intime

Kt ses yeux se mouillaient de i)leur8.

Sur va riant tableau ])ientôt passait une und>re ; Il voyait s'avancer ce géant à l'œil sombre, I-.a Terreur, conduisant ses hideux bataillons ; 1^'s llouvcs débordaient du sang de ses victimes, Elle |M»rtait la mort sur les plus hautes cimc^. Et dans les plus humbles vallons.

Puis, dans le temple saint, tout un peuple en délire Amenait en triomi)he, aux accents de la lyre Se joignant sous la voûte aux accords du clairon. Et plaçait sur l'autel, que son asjx'ct i)rofan(>, Une femme llétrie, impure courtisane ; C'était la déesse Raison î

Jetant sur ce« horreurs le manteau de sa gloire, Bonaparte venait, conduit par la victoire, Ecrrire avec son glaive un drame de géant ; Son front, illuminé de ces rayons s]>lendides Qu'on nomme ^larengo, Lodi, les Pyramides, Brillait comme un phare éclatant.

Da sceptre imp^Tial armant sa main puissante, Ij& héros apprenait à la terre tremblante Que Charlemafîno enfin avait un successeur ; Déployant aux regards la jiourpre triomphale, A Punivers muet la vieille cathédrale Montrait le Pape et rEmi)ereur.

Puis il était acteur dans (»e poème immense; Filfl unique, il allait combattre iK)ur la Franco, Et disait à sa môro un éternel adieu.

A la gloire il offrait la fleur de ses années, Et des enfants du Cid, au pied des Pyrénées, Il affrontait le premier feu.

Sas yeux te revoyaient, beau pays divs Espairnos, Avw ton ciel ardent et tc.s hautes montatrntvs, Te^ doux chants que Técho réïHjte cbaque soir, Et tes fiers hidalgos de Léon, de C'astille, Tes senoras faisant briller, sous leur mantille, Un œil étincelant et noir.

Puis il suivait le cours de sa propre éix>|)ée ; T^ victoire ù Burgos guidait sa jeune épéi^. Rodrigo, Badajoz, Figuoras, Almeida, .Salamanque, où Mamiont, entre tous grand et l)iavi\ Vit tourner le destin jusque-là son esclavi» ; Ronda, Margalef, Lérida.

Siège de Saragosse, ô funèbre prodige, Dont le souvenir seul nous donne le vertige.

ln() POÉSIES.

\\4;- »*-* rii'^'rî'» >aii?? noniK-re M m-> lleuvc-? de &an? ! VoM- {in>^ifrz «]<-vaiit lui, toujours auisi viYai.-e.< < Qu'aux yiiir- où, <i(* m*> (•hef> suivant le> noble* tra«i-:s, I! «oni battait au premier ran^.

Surhet, Ney. «{ui «Icux f«»i> lui con.serva la vie, Vjrtor et MaKs'na, le thu- de Daluiatie, Lui .;etai<'nt. en pa>>ant, un ;:lorieux rayon; ><»n II il Miivait toujour>. dans .sa course rapide, lîrillarit «-rininn* un snleil dans oc îrrouix^ splendide. I/inia;r<'. de NarK»l«V>n.

Il vou> voyait encore, ô lon^s jours de souffrance, < in rEsf#a^'nr»l, sans c<\sm^ altéré do vengeance, IjI'S frappait isolés, sans a]>pui, sans secoun*. <^ueI«]Mefois la victoire, au fort de la bataille, l'iiyait loin de leurs ranjrs dans de.s Ilots «le mitraille, Mais la gloire y restait toujours.

\U: la captivité le^s anjroisM^ sans nombre, < 'bailles ])risant le corps, et cacbot toujours sond)ro. Avec ses compagnons, la «loulour et la faim. Où jamais le sommeil ne fermait sa i)aupière. Où U<i ci(il refusait souvent à sa prière Tne onde pure, un ikîu de jmin ;

K|K»uvantablcs nuits dans la forêt passées, ( )ù <l(»s bordes sans frein, sur sa trace emprasséiv*, jx», iKMirsui valent toujours de leur jrlaive venj^eur; lu» tous ces mauvais jours le souviUiir tt^rrible, JJont son (!œur conservait la trace indestructible, I^e glaçait encore d*horreur.

Bientôt apparaissaient du nouvel li^^mi8j)hùre Los rivages, baignés dans des iiots do lumière : Alors Démerary s'offrait à son regard.

Transporté sur ces bords des rivas hispaniques, Le malheur le faisait^ sous le ciel das troi>iques, Le défenseur du Léopard.

Démerary passait; une terre nouvelle

Mais ce long rêve ici, miroir toujours fidèle, Se fondait tout à coup dans la réalité. Ce ciel pur et serein, ces splendidas montagnes, Ce fleuve grand iaso et ces vertes camimgnos, Fières de leur fécondité,

Montmorency roulant sa vague mugissante, Le clocher dans le ciel jetant sa voix vibrante, (Du Français, du chrétien ô souvenirs pieux!) Etaient 1â comme au jour où, saluant das frères. Il trouvait sur nos bords et la foi de ses pères Et la langue de ses aïeux.

Des glorieux combats où passa sa jeunesse Ainsi le rêve encor lui redonnait l'ivresse. Et, de sas premiers jours rallumant lo flaml)eau, En versant dans son cœur une pure allégresse. Venait illuminer son heureuse vieillesse Des feux plus doux de son berceau.

Rêve! baume divin, voix d'en haut, bien céleste! Du bonheur de l'Eden touchant et dernier re,«îte !

(^iiand Adam, en p<Vliaiit, se fut fomi^» len doux, Dieu, {K)nr !(< cons/jler, Diou lui d(Hina lo rêve, Uîiyoïi cent fois plus pur <iuo l'astre qui k^ lève Au sein des frrands horizons bleus.

Et, quand venait le soir, à sa jeune famille, (^ui se groupait autour de l'iUrt^ (pii ix'tille, Souvc^nt il rarontait ses jours aventureux. Pl(»in <le s(».s souvenirs, d'une voix forte encore, Ocs vicMix «liants pn.>vençaux (]ui bervaienl son aurore Il n'jH'tait les sons joyeux.

T'n jour i>ourtant la mort, qu'au sein de la mêlt''e Il avait quelquefois vainement appel<'e, D'ollo-nu'ine s'en vint s'asse>oir à son chevet ; •SiMat toujoui-s vaillant, chrétien toujours t'uli-lo, 11 sut voir, sans pâlir, sa main froide et cruelle Lui montrer le tombeau muet.

A cet instant suprême où déjà l'agonie Des ond)res de la mort enveloppe la vie, De bonheur dans ses yeux on vit naître un rayon. Prrs «lu soldat mourant, plus douce qu'une lyre, Vu^^ voix mumiurait le grand nom de PEmpire Kt celui de NafKiléon.

Porté dans son toml)eau par ses compagnons d'armes. Il <lort, le vieux soldat, et le canon d'alarmes Ne réveillera plus son courage endormi.

Il dort, sans avoir eu l'héroniue médaille CJu'il mérita cent fois sur le champ de bataille, Ik^vant le feu de l'ennemi.

Ecoutez! un grand bruit se fait sur le rivage; liPs vieux chéneK joyeux inclinent leur feuillage Pour fêter le retoui* dos mattres d'autrefois, Dont le fier étendard dans les airs se d^>ploie. Le rossignol pour eux chante un hymne de joie, Et les salue au fond des bois.

Aux champs de Sainte-Foy reparaissant encore, 1j& Franco voit flotter son drapeau tricolore Où, vainqueurs, sont tombés ses derniers défenseurs. De ce fait immortel consacrant la mémoire. Deux grands peuples rivaux, fils aînés do la gloire, Mêlent en ce jour leurs couleurs.

Et pendant que la foule immense, rayonnante, A la voix du canon mêle sa voix bruyante. Un huzza solennel s'élève d'un tombeau.

Réveillé par Técho de la salve guerrière, Cest le seldat français qui, du fond de sa bièrc, Salue aussi son vieux drapeau.

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