LE MOUT
" Ta voix est comme un glas, ô Ver î ot ta parole " De son souffle maudit veut tiétrir Taurwlc
" De la pure et douce amitié !
*' Mais es-tu donc certain, toi qui parle» en maître, *' Que les hommes aient vu tomber et disparaître.
" T^ culte saint de la pitié ?
** II est encor là-haut plus d'une âme pieuse»
" Qui s'en vient chaque soir, triste et silencieuse,
" Pour nous implorer le Seigneur.
•' Il est encor là-haut plus d'une àme bénie " Qui pense aux pauvres morts et qui fait do sa vio.
" T'n holocauste à leur d(»uleur.
'* Il est . . . Mais qu'est-ce donc qui tombe sur ma tète ? *• 0 V'^er ! est-ce un convive invité pour la fête
" Que tu vas donner sur mon corps?
" Pour dévorer ma chair te faut-il donc un aide ? ** Ne ix>ux-tu prendre seul ce peu que l'on i>osst'dc»
** Dans l'avare cite des morts ?
" On dirait une larme, une larme brûlante,
" Qui tombe sur mon front. Tne voix «rémissante
" Descend de là-haut comme un chant.
*' Ah ! ma mère, c'est toi, dont la tendresse sainte " Vient ré|)an(lre à la fois tes larmes et ta plainte
*' Sur le tombeau de ton enfant !
" O larme de ma mère, " Petite goutte d*eau, " Qui tombes sur ma bière '* Comme sur mon berceau ;
" O fleur épanouie ** Do Tamour maternel, " Par un ange cueillie *' Dans les jardins du ciel ;
'' Larme sainte et pieuse, ** Fille du souvenir, ** Perle plus précieuse " C^ue les trésors d*Ophir ;
" Larme douce et béuie, *' Toi, (jue ma mère en deuil " Des hauteurs de la vie " Verse sur mon cercueil ;
*' Ah î coule, coule encore " Sur mou front pâle et nu I ** Dure jusqu^à l'aurore, *' Bonheur inattendu !
** Ma tombe solitaire, ** Où le ver accomplit " Ce terrible mystère " De Pétemelle nuit,
" ^faintenant arrosée " Par ces larmes du cœur, " Comme sous la rosée " SVpanouit la fleur,
" Dans ses ombres profondes, " Voit briller, pour un jour, '* Ces deux flammes fécondes, " I/espérance et Tamour.
" Si tu savais, ma mère, " Comme il fait sombre et noir " Dans cette fosse amèro, " Où la brise du soir
" Ni Taurore vermeille *' No viennent plus jamais " Porter à mon oreille *' IjSl chanson de» foréti».
" Dans cette solitude, '* Mon Dieu ! comme il froid !
" Comme ma couche est mde î " Que mon lit est étroit !
ê " Cette nuit sans étoile, " Lourde comme du plomb, " Qui m'entoure d'un voile '^ Sans fin comme sans nom ;
" Ce vor impitoyable
" Qui vient me mordre an vœxn,
" Dont le rire effrovablo
" yie jrlaco de terreur;
" Kt cotto plainte immense, "Ces accents surhumains " Qu'une mC^me souffrance
" Arrache à mes voisins,
''Ah ! tous ces maux sans nombre, *' Ces réseaux de douleurs " Ont de ma fosse sombre ** Fait un gouffre d'horreur<5 !
'' Mai« ce lieu plein d'alarmes, ** D'horreurs, d'affreux secrets, " 0 ma mère, tes larmes " Vont en faire un palais ! "
LK VEK.
" Décidément, 6 mort î tu devais, dans la vie, " Voir bien souvent Phébus le blond
" Descendre te verser des flots de poésie, " Et de lauriers couvrir ton front,
** Pour qu'une goutte d*eau, courant en étourdie, " Qui tombe et vient tu ne sais d*où,
*^ T'inspire un pathos long comme une tragédie ! " Tu dus être ou poète ou fou.
" Ces beaux rêves du cœur qui, là-haut mr la terre,
" Ont tant d'attraits et de beauté, " Quand on est près de moi se brisent comme verre
" Au choc de la réalité.
** Oui, quand la vie encor, circulant dans tes veines, '' T'apportait les hymnes du soir,
" Tu pouvais quelquefois dans tes douleurs humaines " Voir passer un rayon d'espoir.
** Mais au moment suprême où la mort vint te prendre, " Remporter dans ses bras hideux,
** L'espoir ne voulut pas avec elle descendre " Dans mon palais mystérieux.
" Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'espérance ''Sur les tombeaux peut se cueillir,
" Jamais dans le séjour de l'étemel silence " On n'entend ses feuilles frémir.
Non, cette goutte d'eau, ce n'est pas une larme *' Que verse l'amour maternel
" Cherchant à soulever, avec un divin charme, " Le voile qui cache le ciel.
" Non, cette goutte d'eau, ce n'est pas cette aumône " Qu'on donne à qui vient de mourir,
" Ni cet ^lan du cœur qui tresse une couronne " Avec les fleurs du souvenir.
" Ce n'est qu'un allié que la terre m'envoie
" Pour hâter ta destruction, " La t«rre, qui partage avec moi chaque proie
" Et qui prend la part du lion !
"Quand tu voyais encor le ciel dont las ^»toiles " To jetaient leur douce clartv,
** La terre à tes regards se découvrait sans voiles, " Dans sa splendeur et sa beauté.
" Egoïste et cniol, ta main insoucieuse
" Cueillait tous les fruits de son sein,
" Et sans remercier la môre généreuse " Qui te donnait l'air et le pain.
" Aujourd'hui c'est son tour ; ta sombre créancière, " T'enserrant dans ses bras profonds,
** 0 cadavre, enchaîné sur ton lit de poussière, " Va te reprendre tous ses dons.
" Ta chair, qui retenait ton Ame prisonnière " Et voilait ce divin flambeau,
" Ta chair, dont elle fut l'origine première, *' Ta chair, ta honte et ton fardeau ;
*' Oni, ta chair, maintenimt sans force et sans défense
" Et pleine de corruptions, ** Elle en fera bientôt la nouvelle semence
" Qui doit féconder ses sillons.
** Sur le champ du repos quand la brise sereine " Vient souffler dans Tombre des nuitn,
" Elle emporte en passant cette poussière humaine " Qui doit se transformer en fniits.
" Quand au pied de Tautel la douce fiancée " Vient courber son front virginal,
" C'est peut-être du cœur de sa sœur trépassée " Qu'est fait son bouquet nuptial.
" La terre, par la mort sans cesse rajeunie,
" Voit passer fleurs et nations :
" Ainsi Dieu Ta voulu ; de la mort naît la yio,
" Comme l'épi sort des sillons.
" Et moi-même, le Ver, oui, moi -même, le Maître, " Devant qui tremble toute chair,
" \j& mort me saisira, puis elle fera naître
" De mon cadavre un nouveau ver."