‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 34 sur 42 · LE MOUT · texte numérisé non relu

LE MOUT

" Ta voix est comme un glas, ô Ver î ot ta parole " De son souffle maudit veut tiétrir Taurwlc

" De la pure et douce amitié !

*' Mais es-tu donc certain, toi qui parle» en maître, *' Que les hommes aient vu tomber et disparaître.

" T^ culte saint de la pitié ?

** II est encor là-haut plus d'une âme pieuse»

" Qui s'en vient chaque soir, triste et silencieuse,

" Pour nous implorer le Seigneur.

•' Il est encor là-haut plus d'une àme bénie " Qui pense aux pauvres morts et qui fait do sa vio.

" T'n holocauste à leur d(»uleur.

'* Il est . . . Mais qu'est-ce donc qui tombe sur ma tète ? *• 0 V'^er ! est-ce un convive invité pour la fête

" Que tu vas donner sur mon corps?

" Pour dévorer ma chair te faut-il donc un aide ? ** Ne ix>ux-tu prendre seul ce peu que l'on i>osst'dc»

** Dans l'avare cite des morts ?

" On dirait une larme, une larme brûlante,

" Qui tombe sur mon front. Tne voix «rémissante

" Descend de là-haut comme un chant.

*' Ah ! ma mère, c'est toi, dont la tendresse sainte " Vient ré|)an(lre à la fois tes larmes et ta plainte

*' Sur le tombeau de ton enfant !

" O larme de ma mère, " Petite goutte d*eau, " Qui tombes sur ma bière '* Comme sur mon berceau ;

" O fleur épanouie ** Do Tamour maternel, " Par un ange cueillie *' Dans les jardins du ciel ;

'' Larme sainte et pieuse, ** Fille du souvenir, ** Perle plus précieuse " C^ue les trésors d*Ophir ;

" Larme douce et béuie, *' Toi, (jue ma mère en deuil " Des hauteurs de la vie " Verse sur mon cercueil ;

*' Ah î coule, coule encore " Sur mou front pâle et nu I ** Dure jusqu^à l'aurore, *' Bonheur inattendu !

** Ma tombe solitaire, ** Où le ver accomplit " Ce terrible mystère " De Pétemelle nuit,

" ^faintenant arrosée " Par ces larmes du cœur, " Comme sous la rosée " SVpanouit la fleur,

" Dans ses ombres profondes, " Voit briller, pour un jour, '* Ces deux flammes fécondes, " I/espérance et Tamour.

" Si tu savais, ma mère, " Comme il fait sombre et noir " Dans cette fosse amèro, " Où la brise du soir

" Ni Taurore vermeille *' No viennent plus jamais " Porter à mon oreille *' IjSl chanson de» foréti».

" Dans cette solitude, '* Mon Dieu ! comme il froid !

" Comme ma couche est mde î " Que mon lit est étroit !

ê " Cette nuit sans étoile, " Lourde comme du plomb, " Qui m'entoure d'un voile '^ Sans fin comme sans nom ;

" Ce vor impitoyable

" Qui vient me mordre an vœxn,

" Dont le rire effrovablo

" yie jrlaco de terreur;

" Kt cotto plainte immense, "Ces accents surhumains " Qu'une mC^me souffrance

" Arrache à mes voisins,

''Ah ! tous ces maux sans nombre, *' Ces réseaux de douleurs " Ont de ma fosse sombre ** Fait un gouffre d'horreur<5 !

'' Mai« ce lieu plein d'alarmes, ** D'horreurs, d'affreux secrets, " 0 ma mère, tes larmes " Vont en faire un palais ! "

LK VEK.

" Décidément, 6 mort î tu devais, dans la vie, " Voir bien souvent Phébus le blond

" Descendre te verser des flots de poésie, " Et de lauriers couvrir ton front,

** Pour qu'une goutte d*eau, courant en étourdie, " Qui tombe et vient tu ne sais d*où,

*^ T'inspire un pathos long comme une tragédie ! " Tu dus être ou poète ou fou.

" Ces beaux rêves du cœur qui, là-haut mr la terre,

" Ont tant d'attraits et de beauté, " Quand on est près de moi se brisent comme verre

" Au choc de la réalité.

** Oui, quand la vie encor, circulant dans tes veines, '' T'apportait les hymnes du soir,

" Tu pouvais quelquefois dans tes douleurs humaines " Voir passer un rayon d'espoir.

** Mais au moment suprême où la mort vint te prendre, " Remporter dans ses bras hideux,

** L'espoir ne voulut pas avec elle descendre " Dans mon palais mystérieux.

" Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'espérance ''Sur les tombeaux peut se cueillir,

" Jamais dans le séjour de l'étemel silence " On n'entend ses feuilles frémir.

Non, cette goutte d'eau, ce n'est pas une larme *' Que verse l'amour maternel

" Cherchant à soulever, avec un divin charme, " Le voile qui cache le ciel.

" Non, cette goutte d'eau, ce n'est pas cette aumône " Qu'on donne à qui vient de mourir,

" Ni cet ^lan du cœur qui tresse une couronne " Avec les fleurs du souvenir.

" Ce n'est qu'un allié que la terre m'envoie

" Pour hâter ta destruction, " La t«rre, qui partage avec moi chaque proie

" Et qui prend la part du lion !

"Quand tu voyais encor le ciel dont las ^»toiles " To jetaient leur douce clartv,

** La terre à tes regards se découvrait sans voiles, " Dans sa splendeur et sa beauté.

" Egoïste et cniol, ta main insoucieuse

" Cueillait tous les fruits de son sein,

" Et sans remercier la môre généreuse " Qui te donnait l'air et le pain.

" Aujourd'hui c'est son tour ; ta sombre créancière, " T'enserrant dans ses bras profonds,

** 0 cadavre, enchaîné sur ton lit de poussière, " Va te reprendre tous ses dons.

" Ta chair, qui retenait ton Ame prisonnière " Et voilait ce divin flambeau,

" Ta chair, dont elle fut l'origine première, *' Ta chair, ta honte et ton fardeau ;

*' Oni, ta chair, maintenimt sans force et sans défense

" Et pleine de corruptions, ** Elle en fera bientôt la nouvelle semence

" Qui doit féconder ses sillons.

** Sur le champ du repos quand la brise sereine " Vient souffler dans Tombre des nuitn,

" Elle emporte en passant cette poussière humaine " Qui doit se transformer en fniits.

" Quand au pied de Tautel la douce fiancée " Vient courber son front virginal,

" C'est peut-être du cœur de sa sœur trépassée " Qu'est fait son bouquet nuptial.

" La terre, par la mort sans cesse rajeunie,

" Voit passer fleurs et nations :

" Ainsi Dieu Ta voulu ; de la mort naît la yio,

" Comme l'épi sort des sillons.

" Et moi-même, le Ver, oui, moi -même, le Maître, " Devant qui tremble toute chair,

" \j& mort me saisira, puis elle fera naître

" De mon cadavre un nouveau ver."

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