‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 35 sur 42 · LE MORT · texte numérisé non relu

LE MORT

" Comme moi tu mourras ! Quoi ! la Mort, notre reine, ** Aussi t'écrasera sous sa main souveraine

; r-ime le fruit sous le pressoir!

, ^ .::m jamais, dans ce monie royaume. ^.4-:v «lu ver ou de celui de Thomme I.<vpiel est plus horriMo à voir ?

■: ■;;*. ! jKiUrsui.^ ton duvre, û ^'er! et que ta bouolie. Tturant ma chair do sa lèvre farouche.

" Motte bientôt mes os à nu !

ï: .ît'vore ma chair sans trêve et sans relâche. .■\ :vur hâter la fin de ton affreuhse tâche, " (liorchc et trouve un aide inconnu î

;*aspire maintenant â devenir ]X)ussière, Et je veux échanger les ombros de ma bicre ** Contn». le jour et sa splendeur ; • Et. jwrtr i)ar le vent «lans cetto humble vallée ■ Où ploui-o chaque jour ma mûre désolée, *• Je veux devenir une fleur.

•* Pensant toujours à moi, lorsque sous le feiiillaffe ■' Où sa main conduisait les pas de mon jeune âge,

" Ma mèi'e reviendra s'asseoir, " La [tauvre fleur qui fut l'objet do sa tendresse. *' F.u sentant son reganl, frémira d'allégresse

" Comme les lx>is aux chants du soir.

" Et sa pieuse main, sur ma tige posée,

'* En sentant sous ses doigts les gouttes de rosée

" Frémir d'amour et de bonheur, *' M'ajoutera peut-être aux lis, aux immortelles " Qui forment ce bouquet qu'aux fêtes solennelles

" Elle ofiVe à Tautel du Seigneur.

" L'autel où j'apportai l'innocence bénie

" De mon cœur jeune et pur, cette fleur de ma vie

" Alors sans tache et sans remord, ** Où les anges chantaient les hymnes de Taurore, ** Oui, cet autel verra ma pauvre mère encon^

** Offrir cette fleur de ma mort."

LE VER

'' £h ! que m'importe à moi que ta froide poussière

" Frémissante au soufilo du vent, *' Se transformant en fleur, vienne aux pieds de ta mère

" Apporter son parfum vivant ?

" Ton cadavre est mon bien, ton cadavre est ma vie !

" C'est mon orgueil et ton tourment ; " Cest la fleur de la mort, la fleur épanouie

" Qui doit me servir d'aliment.

^' Irai-je en un instant, comme un homme prodigue,

" Briser l'objet de mon amour, *^ Et, pour te contenter, me donner la fatigue

" De te dévorer en un jour ?

" Oh ! je sais mieux jouir des biens que Dieu m'envoie ;

" J'aime à déguster mon bonheur.

** Je prendrai chaque jour une part de ma proie

** Pour mieux en goûter la saveur.

" Dans ce sombre royaume " Dont moi seul suis le roi, " Cette chair qui fut l'homme '^ Est tout entière à moi.

" Cest mon bien, ma conquête !

" A moi son œil de feu,

" A moi sa noble tète,

" Ce chef-d'œuvre de Dieu !

" A moi sa lOvro ficre !

** A moi son cœur profond, " Dont les biens de la terre " Ne trouvaient pas le fond.

" Oh ! l'homme me méprise, " Moi, l'humble vermisseau, " Et pourtant je le brise " Comme un faible roseau.

" L'homme toujours oublier " L'inexorable loi " Qui veut, aprùs la vie, " Que le Ver soit son Roi.

" Trop longtemps, sur la terre, '' Il sème sous ses pas " Un sillon de misère ** Qu'il ne soupçonne pas.

" Pour chasser de son âme " Un remords trop cuisant, ** Pour ranimer la flamme " D'un amour expirant,

*' Souvent ses mains funestes <* Brisent ces deux bonlieurs, '^ Ces deux rayons célestes, *' Les oiseaux et les fleurs.

" Douces fleurs embaumées ** Souriant au ciel bleu !

" 0 fleurs ! « fleurs formées " D*un sourire de Dieu !

" Oiseaux, troupe bénie, ** Orchestre éblouissant, " De la lyre infinie *' Ëcho si ravissant I

" Voix qui scmblez descendre " Du palais d'Ariel, " I/ange pour vous entendre " Se penche au bord du ciel î

Voix de la haute sphère.

Oiseaux harmonieux, " Qui portez à la terre " Un souvenir des cieux !

'* Qu'il vient d*arracher à son nid ?

'' L*œil de Satan semblait étinceler dans l'ombre *^ Quand s'élevait ce chant inénarrable et sombre

** Comme un cauchemar infini.

'* O Ver ! d'où viens-tu donc ? quel être corruptible ** Pour la première fois a vu ton œil terrible

" S'ouvrir aux ombres de l'horreur ?

'* Sentinelle placée au seuil de la souffrance, ** Âs-tu pour mission de chaihser re8i)érance

'* Et de me garder la douleur ?

*' £s-tu né seulement pour semer l'épouvante, " Les angoisses sans nom dans la fosse béante

" Qui nous reçoit après la mort ?

" Montes-tu de l'enfer ? descends-tu de la terre, '* 0 maître souverain de ce lieu de misère

" Où jamais la douleur ne dort?"

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